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Faut il lire l’auto-biographie de Woody Allen ?

Faut il lire l’auto-biographie de Woody Allen ?

08 juillet 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Après un moment d’hésitation les Editions Stock ont publié Soit dit en passant, l’autobiographie décalée et osons le mot « attachante » de Woody Allen.  Sa lecture est un magnifique moment. Le texte est formidable, amusant et plein d’humilité. Avec ses zones d’ombres…

Woody Allen est un grand artiste, un immense cinéaste ; celui qui écrit ses scénarii confirme dans Soit dit en passant son talent d’écrivain pourvu d’un don pour un humour d’auto-dérision, souvent qualifiée d’humour juif new-yorkais. Woody Allen est humain, modeste et humble ; il est un amoureux des films d’aventures, des acteurs et des actrices. Le petit galopin juif de Brooklyn en échec scolaire tombe vite amoureux des mots et des gags. Il commence sa carrière comme humoriste, rédacteur de blagues pour la presse écrite, puis comme comédien de stand-up. Woody Allen est certainement le précurseur des Jerry Seinfeld ou Larry David. Il restera tout au long de sa vie un spectateur passionné de cinéma. Metteur en scène et spectateur averti, il ignore tout de la technologie ; autodidacte, il écrit ses scénarios à la main et s’il survole sans maîtriser la technique, il connaît l’angoisse des grands réalisateurs : celui de savoir où poser sa caméra.

Son autobiographie traverse une vie d’homme de cinéma ; elle est aussi la vision de l’existence selon Woody. Je viens au monde, un monde  dans lequel je ne me sentirai jamais complètement à l’aise, que je ne comprendrai jamais vraiment que je n’approuve pas et auquel je ne pardonne pas. Si sa philosophie se résume à un penchant puissant pour une vie bourgeoise et monotone, il connaît cette pulsion inépuisable pour écrire et créer, une course contre la mort. Il préfère les longues heures consacrées assis sur son lit à l’écriture de scénarios à l’agitation des plateaux de cinéma. 

Au fil des lignes de cette autobiographie écrite comme un long entretien entre amis, un Woody Allen plus proche et plus humain nous apparaît. Les gags sont hilarants. Les mots en Yiddish nous rappellent d’où il parle, tandis que ne nous quitte pas de quoi il parle : de cinéma, du sien mais aussi de celui de ses idoles.

L’occasion lui est donnée de déconstruire son personnage, le déboulonner de son piédestal. Certaines personnes voient le verre à moitié vide ; d’autres, à moitié plein. Moi j’ai toujours vu le cercueil à moitié plein. Sur la psychanalyse, il sait la moquer avec tendresse et avec l’humour qu’il pratique pour les choses qu’il aime :  l’illusion de faire quelque chose pour se soigner est déjà quelque chose. Il n’est pas un intello de gauche névrosé. Il est un être simple un peu anxieux, très pantouflard, mais avant tout il est un passionné.  Une passion qui nous percute tout au long des lignes.

Bien sûr le livre ne peut éviter autant pour le lecteur que pour l’auteur la question de l’affaire Woody Allen. L’écrivain s’étale longuement sur l’affaire. Trop ? Woody Allen ne plaide pas sa défense, mais raconte sa version des faits. Il aurait pu utiliser son sens de la rhétorique, veiller à ce que son lecteur se souvienne que l’affaire date de 1992 et qu’à l’époque il avait été deux fois disculpé. Il oublie de nous dire qu’il sort du tribunal innocent mais timidement il explique que son mariage polémique fut adoubé par le très sévère service des adoptions qui autorisa Soon-Yi et lui à adopter deux enfants. 

On sait que l’affaire Weinstein déclenche le mouvement metoo. Porté par l’air du temps, s’est tenu près de 20 ans après les faits, un nouveau tribunal, médiatique cette fois sous la forme d’une gourmandise pour les audiences avides à la fois de chair fraîche et de morale.  Selon Allen, Mia Farrow adopte une série d’enfants, certains handicapés afin de se construire une image de sainte et une existence de gourou. Elle élève ses enfants de façon autoritaire et sectaire. Le cinéaste et sa comédienne n’ont jamais vécu ensemble, celle-ci connaît même d’autres liaisons dont Frank Sinatra. Lorsque Soon Yi méprisée par sa mère rompt avec la secte pour débuter des études universitaires, elle tombe amoureuse à 22 ans de Woody Allen, 59 ans. Mia Farrow perd son mari et son employeur. Se sentant trahie, elle demande le divorce qui s’avèrera féroce. La garde des enfants est objet d’un conflit sanglant ;  Mia Farrow parle d’attouchements sur les deux enfants qu’elle a eus avec Allen. Woody qui assiste à l’émergence d’une dimension dramatique et fascinante à sa vie ennuyeuse et routinière, réfugie sa peine dans les bras de celle-là même qui est à l’origine du conflit. En un mot Allen nous raconte une Mia Farrow aberrante, pourquoi pas. Restent cependant des zones d’ombres, d’autant par la difficulté des preuves certaines dans ce genre d’affaires. Le fils biologique de Woody Allen : Ronan Farrow, né Saltiel Allen fut-il victime d’attouchements par son père alors que sa sœur et le tribunal le démentent ?  Que penser de son rôle en tant qu’avocat de la partie civile du procès Weinstein ? Et que penser aussi de Zoon-Yi depuis plus de vingt ans mariée avec Allen ? Est-elle sous emprise, est-elle opportuniste ?

En fin d‘ouvrage, l’artiste s’interroge sur ce qu’il restera de lui. Il le clame dans une derrière pirouette hilarante : Plutôt que de ne jamais cesser de vivre dans le cœur et l’esprit du public, je préfère(rais) continuer à vivre dans mon appartement. Le livre très drôle nous aide à comprendre et à mieux apprécier l’œuvre et les personnages de la filmographie de ce génie.

Molière épousa la fille, Armande après la mère, Madeleine Béjart ; son œuvre ne s’en trouva jamais disqualifiée. L’œuvre de Woody Allen, et ce livre, mérite sans doute une curiosité vraie de la part des lecteurs. 

 
 
Soit dit en passant
WOODY ALLEN
PARUTION :  03/06/2020
540 pages
24,50 €

 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

One thought on “Faut il lire l’auto-biographie de Woody Allen ?”

Commentaire(s)

  • Prevost

    Merci. Juste merci. À notre époque ça fait du bien de lire un article comme celui-ci.

    juillet 11, 2020 at 20 h 09 min

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