Essais
« Pas gentil » de Bernard Vorms, Si je suis juif ? Affirmatif, et quoi d’autre?

« Pas gentil » de Bernard Vorms, Si je suis juif ? Affirmatif, et quoi d’autre?

29 mars 2021 | PAR Olivia Leboyer

A la lettre, Bernard Vorms se définit ici par la négative, par sa part de liberté et d’humour. Dans son identité (juif et citoyen laïque d’une démocratie libérale), dans sa trajectoire professionnelle (économiste des politiques de logement) et familiale (famille épanouie, où prédominent les femmes), dans ses pensées surtout. Un court essai percutant et tonifiant pour s’interroger, inlassablement, sur la question juive, qu’on le soit ou non. En librairie depuis février 2021.

Le mot de Lacan, « Pourquoi n’aime-t-on pas les Juifs ? Parce qu’ils ne sont pas Gentils. » est drôle et vise juste. Un antisémite ne les aime pas car ils ne sont pas comme lui. En quoi exactement ? C’est plus complexe à déterminer et la force du préjugé tient à sa part de fantasmes. Bernard Vorms écrit « gentil » avec la minuscule : il n’est pas un « Gentil » et il n’est pas gentil, il écrit comme il pense, avec panache et en attaquant son sujet – son rapport à l’antisémitisme et à la judéité – bille-en-tête.

Bernard Vorms est juif, mais ni les traditions ni la culture yiddish ne lui ont été transmises par ses parents, délibérément laïques et républicains. En quoi est-il juif ? Prise ainsi, la question est insoluble. Force est de constater qu’il l’est, et que le regard des autres lui renvoie parfois, plus ou moins souvent, cette identité. Son grand nez l’expose, tout comme son nom. And so what ?

Pragmatique, Bernard Vorms mesure son adversaire – la force du préjugé – et avance, avec souplesse, frontalement ou de côté, en véritable boxeur qui cherche ses points d’appui. Dans les livres, chez Montaigne, Proust, Raymond Aron, Joseph Roth, il trouve des pistes. Dans la littérature qualifiée d’antisémite aussi, où les auteurs peuvent aussi être très bons (Drieu la Rochelle, Bernanos). Bernard Vorms n’égrène pas ces références au hasard, il les convoque toujours à propos, en écho à tel épisode de sa vie.

Dans la vie, il arrive à ce moment un peu flottant de la retraite. C’est justement l’heure de ne plus battre en retraite et d’affronter des questions mises longtemps sous le tapis. Pour quelqu’un qui cultive le détachement amusé, une forme de désinvolture, comment renouer tous les fils du passé et rester libre ? Juif ? « Je le suis comme vous ne l’êtes pas. » avait répondu Raymond Aron, bottant lui aussi en touche par la négative. Dans les réponses brèves et déstabilisantes de Lacan ou d’Aron, il se cache peut-être aussi une forme de retenue. Etre juif, c’est aussi hériter d’une histoire où les persécutions forment souvent un point aveugle, ou une pierre d’angle. Au moment d’un attentat antisémite, on n’est pas libre de ne pas se sentir concerné. Résister à toutes les formes d’étiquetage reste néanmoins possible et salutaire. Rester original, excentrique au sens où l’entendait John Stuart Mill.

Le style sportif et précis de Bernard Vorms nous fait rire comme du Pierre Daninos. Humour juif ou humour anglais ? A coup sûr, flegme, noeud papillon et un sacré chic !

Extraits : « Ma mère avait avec le judaïsme le rapport du capitaine Haddock avec son sparadrap : à peine Haddock dit-il « Bon voyage, petit sparadrap! » que celui-ci revient se coller à sa casquette. Pas moyen de s’en débarrasser. Il faut dire que, bien malgré moi, je ne l’ai pas aidée. Affaire de profil. » (p. 23)

« Ce constat m’a permis de formuler un axiome, que j’appelle l’axiome de l’étrangeté absolue, et qui peut s’énoncer ainsi : « Pour celui qui ne l’est pas, le fait d’être juif est une étrangeté absolue, pour celui qui l’est également. » (p. 65)

Pas gentil, de Bernard Vorms, éditions de l’Olivier, 17€, mars 2021.
visuel : couverture du livre

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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