Essais
Le sentiment de soi : Vigarello déroule la pelote de l’intime

Le sentiment de soi : Vigarello déroule la pelote de l’intime

20 octobre 2014 | PAR Franck Jacquet

Après plusieurs ouvrages majeurs portant notamment sur la virilité et le corps, Georges Vigarello revient avec un essai relevant de ses thématiques habituelles. Intitulé Le sentiment de soi, histoire de la perception du corps, il cherche à restituer l’émergence de la perception de l’intime telle qu’elle est aujourd’hui. A partir des Lumières et singulièrement avec Le rêve de d’Alembert de Diderot, l’écoute de son corps par l’individu change. C’est une évolution structurelle et structurale, au départ imperceptible, qui se joue donc des Lumières jusqu’au premier XXe siècle et qui devient incontournable. L’essai se situe donc dans la veine des travaux de l’histoire de l’intime et cherche à faire émerger des révolutions peu visibles… La démarche, chronologique et rigoureuse dans l’ensemble, n’en bute pas moins sur les difficultés tout aussi récurrentes du traitement de l’intime.

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L’émergence moderne d’un sentiment de soi
Le projet de l’ouvrage est clairement explicité : peu clair sur une éventuelle portée générale, il se situe dans la quête de compréhension de l’émergence de l’individu occidental qui aujourd’hui est l’atome indispensable de toute démonstration ou compréhension en science humaine et sociale. Il souhaite donc ici « mesurer la prise en compte des perceptions « internes », suivre historiquement leur approfondissement, leur diversification, montrer comment elles peuvent atteindre un « soi » dont la première caractéristique est d’être un objet pour lui-même ». C’est donc d’une forme d’émergence du sujet agissant dont il est question, alors que des contemporains de la démonstration ici présente avaient aux aussi, autrement, cherché à dégager ce sujet (Malebranche dans son souhait de concilier les systèmes théologiques anciens et le désenchantement du monde mais surtout Hegel qui, bizarrement, n’apparaît pas dans la démonstration ici présente).
La structure du propos est toute d’histoire : trois parties charpentées en des chapitres s’équilibrant les uns les autres. Dans un premier temps, il faut découvrir, faire une archéologie (c’est bien ce que pratique rapidement G. Vigarello malgré le fait que ce mot devienne désormais presque un gros mot pour les sciences humaines) de l’émergence du sentiment de soi ; après ce préalable à identifier surtout aux Lumières, au XIXe siècle vient le temps de la diffusion de ce sentiment de soi qui fait ensuite l’objet de multiples utilisations, très rapidement après la découverte mais surtout avec la fin du siècle et le début du XXe siècle identifié comme le triomphe de l’action sur le soi. C’est ainsi, pourrait-on dire, la fabrique du prométhéisme de l’être intime et, partant, physique, qui est en jeu.
Bien évidemment, la démonstration débute par la nécessité de se dégager des mysticismes qui ponctuent la « crise de conscience des sociétés européennes » (P. Hazard) aux XVIIe et XVIIIe siècles. Effectivement, le corps doit se dégager de la gangue religieuse dans laquelle on cherche plus volontiers à sonder les âmes et où les maux corporels ne sont généralement que l’affleurement de ce qui concerne cette dernière.
Ainsi au début de la période traitée, on explique encore beaucoup les sensations corporelles ou leur absence parce que le corps ne serait qu’un réceptacle de flux extérieurs. Les sens mentent. L’auteur rappelle les cas des lycanthropes, ces personnes se croyant devenir loups sans en avoir jamais la sensation corporelle, car étant guidés par des forces supérieures. Il en va de même pour les célèbres possédées de Loudun : les sœurs sont bien conscientes des manifestations concrètes de leur possession mais elles n’en éprouvent jamais aucune sensation. Elles protestent ainsi, dans leurs interrogatoires souvent étudiés, d’une grande continuité de la paix intérieure qu’elles ressentent. On retrouve ici la démarche minutieuse de l’historien du sensible qui doit passer par des sources « micro », liées à des faits, événements très particuliers pour dégager un univers mental que les grandes césures d’un siècle ou de l’histoire classique ne peuvent saisir. Carlo Ginzburg avait ainsi étudié très précisément les sectes des benedanti et de lycanthropes de l’Italie moderne. C’est donc à l’aube du XVIIIe siècle qu’on parvient à un stade nouveau, celui où l’on cherche à expliquer les sensations corporelles par les mouvements internes plutôt que par une âme dont la transcendance est partiellement externe à cette enveloppe. Les attentions à la chair du XVIIIe siècle reflètent particulièrement bien ce nouvel état des choses : rappelons les correspondances d’un Voltaire détaillant avec force détails ses ennuis gastriques…

Moyens et modalités d’une diffusion
Une fois le sentiment nouveau émergeant avec Diderot et son époque donc, vient le temps du développement de cette manière d’appréhender le corps. Toute innovation doit être travaillée pour être appliquée. On note au passage l’absence de considération des résistances des anciennes manières de pensée, qui précisément fon long feu… Ainsi les auteurs de différents domaines en viennent à considérer directement ou non ces sensations et la conscience de leur corps ou plus généralement la conscience que l’humain a de lui-même. C’est tout un nouveau vocabulaire qui se développe ; il faut nommer le phénomène et tout ce qui s’y relie.
La diffusion de ces idées nouvelles sur le corps ne se fait évidemment pas toujours par les moyens les plus louables. Charlatans ou faux savants bien convaincus de leur expertise sur le corps et ses sensations se succèdent au cours du siècle. Ils sont balayés plus ou moins rapidement. Retenons Mesmer, médecin des sensations s’appuyant sur l’idée que les flux internes passent par les nerfs et qui cherche à guérir par des aimants placés sur le corps en fonction du mal à guérir… Si son succès n’est qu’un feu de paille à la Cour de Louis XVI, le marquis de Puységur amende et poursuit son travail pendant des années, se concentrant notamment sur le cas des somnambules en inaugurant les explorations physiologiques et psychologiques. C’est ainsi que par des chemins de traverses qui s’avèrent être des impasses, on met au jour de nouvelles méthodes bien utiles pour l’étude du corps et de ses maux. C’est un bel exemple des difficultés de la dynamique des découvertes scientifiques dont traite ici l’auteur.
Ceux qui vont le mieux tirer profit de ces découvertes du soi et de l’identité sensible sont les médecins puis les psychologues. Les révolutions médicales du XIXe siècle sont ainsi non seulement biologiques et moléculaires, comme étudiées par d’autres auteurs, mais elles sont aussi, comme l’ouvrage le rappelle ici, celles de nouvelles procédures où l’on porte un regard nouveau sur les symptômes, les réactions des viscères… Charcot, Condillac ou Cabanis et bien d’autres inaugurent de nouvelles méthodes grâce à ce préalable de la légitimation des sensations du corps comme reflets d’une entité – individu. A raison, il est rappelé que les écrits romantiques, si portés sur le sensible (jusqu’au mièvre), participent de cette légitimation quitte à (trop) tenir compte des rêves puis de l’inconscient…

Du sentiment de soi à la guérison de la psychè
Ainsi tout ce processus où se mêlent prise en compte pour lui-même du corps, intime, réflexion sur les nerfs et intérêt sur les gestes et les comportements finit par aboutir à la question de savoir s’il y a un « centre » de commandement pour toutes ces sensations. Indirectement là encore, par la médecine, la littérature (citons simplement la neurasthénie, si présente dans le second XIXe siècle jusqu’à Proust) ou la philosophie, c’est à la psychologie qu’on aboutit. Le « soi » est nommé, expliqué, décortiqué. Il faut passer au travail sur celui-ci pour l’améliorer, le modeler, le guérir. C’est donc désormais du « moi » des psychologues dont il s’agit.
C’est alors le triomphe selon l’auteur d’une globalité nouvelle : l’organisme est désormais une totalité grâce à cette identité sensible qu’on cherche à modeler en jouant sur les images qu’elle perçoit, en créant de nouvelles pratiques… Un peu confusément, l’auteur relie à la fin de son propos (dernier chapitre) ce triomphe de cette perception du corps à toutes les pratiques modernes et contemporaines du « corps psychologisé » depuis le culturisme jusqu’à la bicyclette, la psychanalyse évidemment ou des loisirs plus anodins.

L’écueil de l’histoire du sensible ; identifier des césures
L’ouvrage pèche dans une certaine mesure là où il souhaite trop embrasser. L’étude du phénomène au XIXe siècle est le cœur de la démonstration, le passage le plus dense.
La première difficulté tient sans aucun doute au point de commencement choisi par l’auteur. Evidemment, dans l’histoire des sensibilités, trouver un commencement précis comme une bataille pour l’histoire politique est un doux rêve. Mais on perçoit mal pourquoi Le rêve de d’Alembert a été choisi au-delà du simple usage du terme « soi » qui s’observe ailleurs, parfois avec une charge plus lourde d’ailleurs. Le premier chapitre de l’ouvrage peine ainsi à vraiment justifier ce point de départ. En effet, les démarches quant à l’étude du sentiment interne, parfois dégagé de la préoccupation théologique et religieuse, sont amorcées avec la Renaissance. L’auteur le sait, il l’évoque, mais la césure des Lumières apparaît peu claire. En effet, si en France particulièrement la thèse des humeurs, et si en Europe plus généralement les mysticismes traitant des mouvements saccadés ou insoumis du corps ont retardé cette émergence du sentiment de soi dans l’Europe moderne, il n’en reste pas moins que plusieurs réflexions sur le corps à l’œuvre chez les principaux représentants des Lumières sont déjà présentes dans les écrits des tenants de la devotio moderna (dès Erasme…), peu avant la rupture de la Réforme. Pourquoi d’ailleurs ne voir qu’opposition entre les termes étudiants les mouvements de l’âme au XVIIe siècle et les mêmes termes s’appliquant au « soi » émergeant peu à peu. Evidemment, le processus de désenchantement du monde et d’individualisation est passé par là, mais encore une fois, tracer une ligne de démarcation pour réellement identifier ce « soi » est une ligne de crête difficile à tenir… D’ailleurs, on s’étonne de voir peu cités les manuels de savoir-vivre de la grande époque des sociabilités nobiliaires depuis la Renaissance jusqu’à la fin de l’époque moderne, sources importantes pour comprendre ce que peut être ce sentiment de « soi » qui émerge aussi par rapport aux autres et ce dans une bonne société encore conçue comme un tout organique.
Enfin, l’auteur évoque l’importance de Hume et de la philosophie sensualiste pour comprendre l’essor du sentiment de soi. On ne saura trop rappeler son importance car au fond, derrière les prises de position de Hume sur tel ou tel point en son siècle, c’est toute la querelle sur la naissance des idées qui est à mobiliser : les idées que les individus formulent ou ressentent sont-elles imprimées avant même la naissance dans un autre monde ou sont-elles issues de l’expérience qui s’imprime peu à peu sur un individu – page vierge ? L’expérience s’imposant après un long débat philosophique, c’est tout le dégagement de l’être humain comme individu – entité qui s’impose. C’est un préalable indispensable pour ensuite pouvoir se poser la question du dialogue de l’individu avec lui-même, ce lui que pose l’auteur au cœur de son travail…

L’ouvrage de Georges Vigarello est donc un beau prolongement de ses recherches sur le corps et l’intime en lien avec les travaux de Corbin ou de Ginzburg dont on ne peut que conseiller la lecture. L’émergence du nouveau sentiment de soi est évidemment une révolution silencieuse qui se devait d’être expliquée mais qui ne peut tout expliquer. Il faut donc mettre en regard ce travail avec l’histoire des techniques, l’histoire de la religion à proprement parler et ne pas oublier que ce nouveau sensible qui affleure peu à peu est le résultat de causes multiples, de facteurs tout aussi nombreux et intriqués. Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut comprendre le mouvement complexe du processus d’individualisation qui est à l’œuvre dans cet Occident moderne.

Informations :
Auteur Georges Vigarello
Editeur Seuil
Date de parution septembre 2014
Collection L’univers historique

TARIF – 21 euros

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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