Essais
Le plaidoyer anti totalitaire de Boris Cyrulnik dans Le laboureur et les mangeurs de vent.

Le plaidoyer anti totalitaire de Boris Cyrulnik dans Le laboureur et les mangeurs de vent.

05 avril 2022 | PAR Jean-Marie Chamouard

Pourquoi certains peuples ou individus se soumettent ou adhèrent à l’idéologie dominante voire à une dictature? Pourquoi certains résistent et tentent de penser par eux mêmes au prix parfois de l’angoisse ou de l’isolement. Boris Cyrulnik tente de répondre à ces questions à partir de son passé et surtout de son expérience de neuropsychiatre.

Les racines de la pensée totalitaire

«Adorer les certitudes ou explorer avec enchantement les richesses culturelles diverses». S’ancrer dans le réel comme un laboureur ou …un clinicien plutôt que se réfugier dans des certitudes rassurantes comme «un mangeur de vent». Ces deux attitudes face au monde nous concernent tous, elles seraient déterminées par le passé de chacun. Boris Cyrulnik revient brièvement sur son enfance dramatique: son arrestation en 1944 à l’âge de 6 ans, car enfant juif, son improbable fuite, la mort de ses parents. Il refuse de n’être qu’une victime mais se heurte à l’impossibilité, après guerre, de raconter son drame face à un mur de déni. Il cherchera à comprendre grâce à la science et à retrouver sa dignité grâce au diplôme.
Pour le neuropsychiatre l’enfance est primordiale, en particulier les mille premiers jours de la vie, pour créer un attachement sécurisant grâce à la mère, à la famille. Les récits familiaux vont structurer la pensée de l’enfant. Cette sécurité affective doit permettre à l’adolescent puis à l’adulte de s’ouvrir sur le monde, de ne pas clôturer ses représentations, de créer de nouveaux liens. Une insécurité affective peut conduire à une soumission au groupe et à l’autorité,voire à un pouvoir dictatorial. L’auteur analyse la pensée totalitaire avec la soumission aux pulsions, la recherche d’idées simplificatrices, de boucs émissaires. Il définit aussi une pensée anti totalitaire: celle-ci commence par un travail de réflexion sur le chemin de la liberté intérieure. Elle accepte la complexité du réel, le doute méthodique et attache une importance aux petits faits du quotidiens par opposition aux idées générales.

Le difficile chemin de la liberté intérieure

Le livre de Boris Cyrulnik est agréable et facile à lire. Il comporte des chapitres courts qui sont autant de variations autour du thème de la liberté intérieure, qu’il oppose à la confortable servitude. La dimension philosophique est importante, les références à Hannah Arendt nombreuses. Boris Cyrulnik poursuit une réflexion sur le mal sur sa banalité et sur le manque de confiance en soi qui conduit à l’acceptation ou l’adhésion à un totalitarisme. Il décrit de manière très intéressante les mécanismes psychologiques qui ont favorisé la montée du nazisme et la transformation d’un homme ordinaire en bourreau. L’expérience clinique du neuropsychiatre est déterminante:il insiste sur le rôle prépondérant attribué à la petite enfance dans la construction de la personnalité.Il introduit des concepts intéressants comme l’anomie, l’Alexithymie (l’incapacité à verbaliser ses émotions) présente chez certains criminels, les délires à deux, l’emprise psychologique et les délires collectifs dans une dictature. Cette emprise n’est pas dûe à une pathologie psychiatrique mais à une simple vulnérabilité: l’obéissance , le conformisme à la doxa dominante servent alors de prothèse.
Boris Cyrulnik pose la question fondamentale: la liberté de pensée est-elle illusoire alors que l’homme n’est pas maître de son psychisme, qu’il est habité par des pulsions contradictoires ? Le héros ou le salaud sont ils fait d’une étoffe différente ou sont ils baignés dans un récit différent?. Le contexte socio culturel extérieur reste déterminant surtout s’il prend la forme d’un récit toxique. Au niveau de l’individu il faut se méfier de la pensée facile, paresseuse. Il faut surtout assurer aux jeunes enfants la sécurité affective qui leur permettra d’atteindre la liberté intérieure , cette liberté intérieure de chacun qui est la meilleure protection contre le totalitarisme. Car ce livre reste un plaidoyer contre le totalitarisme, pour la liberté.

Boris Cyrulnik, Le laboureur et les mangeurs de Vent. Liberté intérieure et confortable solitude, éditions Odile Jacob, 272 pages, 22,9 euros, sortie le 16 Mars 2022

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