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Le spectateur, vivre ou regarder sa vie ?

Le spectateur, vivre ou regarder sa vie ?

12 juillet 2021 | PAR Laetitia Larralde

Avec son nouvel album Le spectateur, Théo Grosjean signe une expérimentation stylistique qui nous entraîne dans une réflexion sur comment vivre sa vie. Une bande dessinée originale et un peu dérangeante.

Dès sa naissance, Samuel n’est pas comme les autres. Mutique, il met mal à l’aise son entourage, et avance dans la vie entouré par les drames. Le temps passe et les événements surviennent sans qu’il n’ait aucune prise sur eux, bons ou mauvais. Car Samuel n’est pas acteur de sa propre vie, il n’en est que le spectateur impuissant.

Par un procédé de « caméra subjective », Théo Grosjean place le lecteur dans la peau de Samuel. Nous voyons par ses yeux, mais nous ne pouvons rien ressentir, comme si nous étions prisonniers d’une enveloppe corporelle dirigée par une puissance extérieure. L’auteur nous promène, bâillonnés et ligotés, dans une histoire que nous n’avons pas choisie et que nous subissons sans pouvoir rien y changer. À de rares occasions nous apercevons notre reflet, ajoutant à l’étrangeté de la situation.

Depuis tout petit, la mort entoure Samuel. Les oiseaux qu’il trouve à plusieurs reprises, sa mère, sa voisine, tous ces accidents et fins de vies brutales semblent annoncer un destin funeste auquel on pensera échapper l’espace d’un instant. La galerie de personnages qui l’entoure n’est ni bonne ni mauvaise, juste dans une norme un peu moyenne, avec ses failles et sa violence.

Après Le gentil orc sauvage et L’homme le plus flippé du monde, Théo Grosjean change de ton pour Le spectateur. Si l’on retrouve quelques touches d’humour allégeant l’impression de malaise et de difficulté à vivre, l’ambiance est plus au désabusement face à l’inéluctabilité et à la rudesse de la vie. Dans un camaïeu de turquoise et noir qui donne l’impression d’être au fond d’un lac, la distance avec le monde est comme infranchissable.

Par cette phrase presque invisible, en gaufrage sur la page de garde, « Désolé par avance, je ne fais que passer », l’auteur et son personnage s’excusent de déranger, voire même d’oser vivre. On ne peut pas dire que Samuel ait réellement vécu, même si on l’a aimé ou qu’il a eu du succès. Il a emprunté une vie qu’il s’est empressé de rendre, à peine utilisée, conscience bien embarrassée par sa physicalité. Quel degré d’implication active dans les événements est alors nécessaire pour affirmer que l’on vit sa vie ?

Le Spectateur laisse une sensation d’impuissance marquée devant l’absence totale de réaction de son personnage. Mais malgré tout, Théo Grosjean a mené habilement son exercice de style jusqu’au bout avec un dessin et une histoire maîtrisés. On est curieux de savoir où ses interrogations le mèneront pour son prochain album.

Le spectateur, de Théo Grosjean
168 pages, 18,95 € – collection Noctambule, Éditions Soleil

Visuel : © Éditions Soleil, 2021 – T. Grosjean

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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