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« Histoires de Monsieur Keuner », de Bertolt Brecht et Ulf K.

« Histoires de Monsieur Keuner », de Bertolt Brecht et Ulf K.

06 décembre 2015 | PAR Simon Gerard

Par la bédéisation d’une série de récits en prose du dramaturge allemand Bertolt Brecht, Ulf K. nous présente monsieur Keuner, homme complexe par sa recherche désespérée de simplicité, drôle par son sens de la formule, ni héros, ni salaud, mais démesurément engagé. Un personnage brechtien par excellence.

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Monsieur Keuner, ou l’art de la contradiction évidente
Il est difficile de commencer à définir monsieur Keuner, tant chacune de ses idées fait partie intégrante d’un système de pensée extrêmement logique et circulaire, sans début ni fin. Parce qu’il est intelligent sans être pédant, et surtout parce que ses idées sont énoncées avec la clarté des grands orateurs, monsieur Keuner est de ceux dont on « attend la dernière » avec une admiration sincère. Conscient de la théâtralité de ses propos, il entretient un sens de la contradiction avec un plaisir évident, que trahit le sourire en coin accompagnant chacune de ses piques inattendues.

Pour autant – et c’est là encore une contradiction dont il peut se targuer, monsieur Keuner n’est pas un esprit étriqué : tout son être est orienté vers un idéal de simplicité absolue, dans ses mots comme dans ses pensées, et ce jusqu’à épuisement. En témoigne par exemple sa tendance à répondre à des problèmes complexes par réponse courte et expéditive, qui prend souvent la forme d’un simple « oui » ou « non ». Keuner ne veut embrouiller personne, bien au contraire : il est tout entier orienté vers « l’activation » de ses interlocuteurs.

Monsieur Keuner, ou l’engagement par dessus tout
C’est là une autre caractéristique du personnage : jamais il n’est indécis, et toujours il ose proposer une réponse, aussi polémique et étrange soit-elle. C’est ce qui fait de Keuner un personnage typiquement brechtien : l’engagement est un impératif qui transparait dans la plupart des pièces du dramaturge allemand. Engagement politique tout d’abord : souvent, le protagoniste pointe du doigt une domination capitaliste, qu’il maquille de manière enfantine par des paraboles animalières (l’allégorie du pouvoir en requin rappellera aux amateurs de Brecht La Résistible ascension d’Arturo Ui, qui campait Hitler en mafieux à la tête d’un trust du chou-fleur à Chicago). On sent le caractère quelque peu suranné d’un tel manichéisme politique, qui relève presque d’une propagande communiste ; mais la simplicité des comparaisons est rapidement excusée par le didactisme et le cynisme dont elle participe.

Bien au-delà de l’engagement politique et idéologique, le personnage de monsieur Keuner prône un mode de vie radical qui est celui d’un engagement quotidien : tout changement est positif, toute passivité critiquable. En résultent des situations assez drôles et inattendues : à l’enfant se plaignant de s’être fait voler un euro sur les deux qu’il possédait, Keuner lui dérobera le deuxième, jugeant sans doute que tout apitoiement mérite punition. Quelques pages plus loin, monsieur Keuner affirmera que la richesse ne va pas de pair avec ses idées, contrairement à la pauvreté : car la richesse est économie, et Keuner cherche une pensée qui se dépense. Quand on l’accuse de proposer des arguments « un peu légers », il répondra, épuisé : « C’est mon but ».

Participant de la même pensée dépouillée de tout superflu, Keuner est profondément terre à terre, et fait constamment jouer son sens des priorités. Un ami dit à Keuner que l’on vient de se moquer de lui ? Peu importe, tant que cela s’est fait derrière son dos. Et Dieu, monsieur Keuner, existe-t-il ? Il n’existera seulement qu’en cas de nécessité. Une pensée d’un réalisme extrême donc.

La bonne idée d’Ulf K.
Dessiner la prose de Brecht est une excellente idée, pour trois raisons : la première, c’est que les Histoires de monsieur Keuner sont des récits oubliés (publiés aux éditions de L’Arche dans la collection « Travaux »), alors qu’ils ont le mérite de condenser toute la pensée didactique, cynique et réaliste de l’auteur ; la deuxième raison, c’est que la prose de Brecht est éminemment théâtrale, et méritait d’être par des images. Les descriptions lourdes, souvent complexes, qui dans le texte original ont tendance à occulter les heureuses fulgurances de Monsieur Keuner, deviennent alors légères et d’autant plus lisibles qu’elles sont dessinées ; la troisième raison, c’est que le résultat est réussi. Ulf K. propose un dessin simple, qui pour autant ne ne se contente pas d’illustrer les propos de Keuner : le dessin enrichit l’oeuvre de Brecht en l’allégeant.

Histoires de monsieur Keuner, de Bertolt Brecht et Ulf K. Traduction de Rudolf Rach et Claire Stavaux, L’Arche, 144 pages, 22€
visuel : couverture du livre

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Simon Gerard

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