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Aurélien Bellanger : une théorie plus soucieuse des informations que de la littérature

Aurélien Bellanger : une théorie plus soucieuse des informations que de la littérature

06 décembre 2012 | PAR Ruben Moutot

Roman « Wikipédia » pour certains ou encore genèse de l’ère de l’information à travers l’épopée du fondateur de Free pour d’autres, le très remarqué roman d’Aurélien Bellanger n’en demeure pas moins un témoignage (indigeste?) de notre époque, réunissant à la fois les qualités et les (nombreux) défauts de notre système de pensée moderne.

La théorie de l’information commence par une phrase de Leibniz (philosophe décidément à la mode puisque déjà présent dans le roman de Jérôme Ferrari, Le sermon de la chute de Rome), suivi d’une citation de Shannon, le mathématicien américain à l’origine de la théorie de l’information. S’ensuit alors un prologue qui passe en revue les différents milliardaires du monde contemporain, de Rockefeller à Lagardère en passant par Howard Hugues. Catalogue.

Une fois cette lecture terminée, alors qu’on pense rentrer dans le cœur du texte, on se retrouve face à une nouvelle citation, on en retrouvera d’ailleurs avant chaque chapitre. Cette manière d’introduire les différentes étapes du récit est un classique, notamment employée par Stendhal dans le rouge et le noir. Mais dans l’ère de l’information, La Bruyère et Bossuet ont été remplacés par Thierry Breton ou encore Lionel Jospin. Mise à jour.

Après cela, on peut (enfin) commencer. Propulsés au milieu de Vélizy-Villacoublay, véritable paradis pour Geek, peuplé d’ingénieurs, nous faisons la connaissance de Pascal Ertranger, jeune génie des technologies qui passe son enfance à faire de la programmation avec son ami Xavier Mycenne. Après quelques succès personnels, il s’associe avec David Omenia pour travailler sur la messagerie minitel du journal Libération. Puis les deux jeunes montent rapidement leur propre serveur. La première aventure de Pascal est celle du minitel (qui se résume à l’époque au minitel rose), la seconde est sa rencontre avec Emilie, une jeune strip-teaseuse qui devait au départ être recrutée comme hôtesse mais dont il tombe amoureux. Selon l’accord qu’il avait conclu avec Omenia, il revend la messagerie à ce dernier et retourne conquérir Emilie. Celle-ci lui présente Houillard, le gérant du sexe shop dans lequel elle travaille. Pascal se lance donc dans les affaires avec ce comptable véreux puis revend rapidement toutes ses activités de minitel, lorsque internet commence à émerger. Il rachète dès lors une entreprise d’ingénierie télématique. Surfer sur la vague.

Chaque chapitre est précédé d’une « fiche » qui s’intitulera successivement « steampunk# » puis « biopunk# » et qui explique les travaux de scientifiques, comme ceux du botaniste Robert Brown ou encore du théoricien Maxwell. Ces épisodes sont censés fournir la base théorique au lecteur pour saisir les nombreuses références mentionnées au cours du roman, mais donnent surtout l’impression de revivre le calvaire des cours de technologie du lycée.
Le style du récit, opaque, généreux en termes scientifiques, renvoie parfois à un ésotérisme un peu forcé. Cela donne p.22 « Pascal apprit le fonctionnement des moteurs deux temps, qui tournaient presque à l’air libre quand le piston désocultait les lumières d’admission et d’échappement ».
Les rares effets stylistiques se résument à deux choses : les deux points, utilisés à peu près à chaque page et le tiret simple. On obtient ainsi à la page 27, l’archétype de la phrase de Bellanger « Pascal ignorait tout de l’électronique, ou plutôt tentait de la réduire à deux lois, valables surtout pour les piles, que son père lui avait apprises : sur les circuits montés en parallèle, l’intensité se répartissait équitablement entre les diverses branches, tandis qu’elle diminuait, sur les circuits montés en série – la tension électrique réagissant de façon exactement opposée ». Si l’ambition de l’auteur était de rendre ses lettres de noblesse aux deux points comme Céline avait pu le faire des trois petits points, le pari est raté, en effet, n’est pas Céline qui veut…
Le rythme est souvent cassé par le choix de l’écrivain qui, au lieu d’avoir enchevêtré l’Histoire des nouvelles technologies dans l’histoire de Pascal Etranger, décrit alternativement l’une puis l’autre.

La seconde partie, consacrée à l’essor d’internet débute par une longue réflexion sur le post modernisme. A travers la littérature, l’architecture ou encore plus spécifiquement les parcs d’attraction.
Après s’être brouillés, Pascal et Emilie finissent par se marier en présence de leur témoin, Xavier Mycenne. On a droit page 209, en lieu et place des citations habituelles de début de chapitre, à un texte en anglais, bourré de slash, de W et de >. Non, vous n’êtes pas dans un nouveau roman surréaliste, mais seulement devant un mail du CERN (centre européen de recherche nucléaire) qui parle des liens hypertextes…sur près d’une page. Migraine.
Pascal, qui joue désormais dans la cour des grands, réunit avec quelques autres puissants, dont Jean Marie Messier, le club du Futuroscope (version new Tech du rotary club). Après avoir comploté avec ses amis contre l’Ennemi juré, l’opérateur public France Télécom, Pascal se reconvertit cette fois-ci en devenant Fournisseur d’Accès Internet (FAI), pendant que sa cowgirl de femme crée une fondation d’aide aux prostituées. Vous avez dit cliché ?
Puis…la bulle internet éclate ! Résistant au tremblement de terre, Pascal devient peu à peu le « premier geek de France » p313. Son ami Thierry Breton, devenu ministre de l’économie, lui assure même que « Démon (entendez Free) jouirait désormais de toute la considération de l’Etat » p.321. Mais quelques temps après, Pascal se retrouve rattrapé par ses affaires avec Houillard et mis en examen pour « proxénétisme aggravé, blanchiment d’argent et recel d’ABS » p.342. Il finit par être déclaré non coupable par notre brave justice française et la police lui apprend même en prime qu’il a été victime d’une arnaque de la part de Houillard et de sa fille….Emilie ! Ils sont parvenus à détenir presque la moitié des parts de son entreprise. Après l’introduction en bourse de Démon, Pascal revend finalement ses parts et laisse son DG aux commandes.

Au-delà de nous conter l’épique success-story du fondateur de Free, le récit nous dévoile surtout la « failed-story » européenne. L’incroyable victoire d’internet (invention américaine) sur le minitel (invention française) qui était pourtant jugée plus fiable par les experts. Le lobbying des FAI privés (véritable cheval de Troie du libéralisme américain dans l’UE) en faveur de l’ouverture des frontières. Les pratiques de ces mêmes FAI, exploitant le capitalisme mondialisé sans vergogne (Free fut le premier à délocaliser ses centres d’appels au Maroc). L’action des technocrates tels que Thierry Breton multipliant les allers retours entre secteur public et privé et favorisant les intérêts des grosses firmes. Le résultat aujourd’hui : Google qui doit un milliard à l’administration fiscale française et de grosses inégalités d’accès au numérique sur le territoire.

Dans la dernière partie, on assiste au passage vers le Web 2.0 : « l’homme avait colonisé un milieu nouveau et y avait transféré une part de sa vie terrestre » p.362. Avec toutes les problématiques que cette transition comporte « les concepts de vie privée et de droit d’auteur subissaient alors des distorsions massive » p.363. Pascal, quant à lui, se plonge dans l’exploration de ce monde virtuel sans sortir de chez lui, comme un enfant du web qui retrouve la chaleur du liquide séminal (codé en langage binaire). Au bout de plusieurs mois, il sort de cette torpeur pour se consacrer à l’activité de business Angel, il parraine et finance des start-up. Mais « l’Univers commençait à avoir pour Pascal, quelque chose de décevant » p.390. Par chance, il reçoit à ce moment un article de son ami d’enfance, Xavier Mycenne. Vaste et obscure réflexion sur la singularité française basée sur les enseignements de Leibniz, de Russell, sur le structuralisme etc…Ce charabia est pourtant une véritable révélation pour Pascal qui décide de créer une fondation singulariste et d’en confier la gestion à son ami. Il apprend d’ailleurs par cœur un poème de ce dernier :

« L’homme attendait que les machines
Lui communiquent le bonheur
Des labyrinthes anonymes
De Pacman et Space Invader » p.416.

Vous l’aurez compris, les génies d’internet ne sont décidément pas les Rimbaud du deuxième millénaire. Pascal ne cherche plus à s’enrichir mais se fixe un but quasi religieux. Par le biais de cette fondation, il transforme le bâtiment de la bourse en musée de l’informatique, se lance dans une expédition, avant de se consacrer finalement à son ultime mission : l’opération Canopée. Celle-ci consiste en un piratage de Facebook afin de recueillir à travers les informations des internautes, le code génétique de la civilisation humaine, et de greffer ces données dans l’ADN des insectes les plus résistants, des abeilles Apis mellifica syriaca. Il crée ainsi une véritable ruche-data-center qui permet de faire flotter dans les airs son ère à lui, celle de l’informatique.
L’ouvrage se clôt sur un épilogue qui nous conte l’agonie de Pascal, contaminé par la maladie d’Ertranger, ayant pour vecteur « un prion, transmis à l’homme par le venin des abeilles génétiquement modifiées » p.486. Ironie du sort, il meurt du dard de son invention. Frankenstein.

Désir d’immortalité, milliardaires qui se prennent pour Dieu (alimentés par la richesse et la technologie), homme dépassé par sa création devenue incontrôlable (les abeilles ou internet ?), les sujets de réflexion qui émergent du livre sont nombreux mais sans prendre de véritable direction, sans jamais aller véritablement au bout des choses. Un peu comme les centaines de connexions (internet, Bluetooth…) qui nous relient aujourd’hui les uns aux autres, mais qui ne font que renforcer le sentiment de solitude de l’homme moderne.

Au fur et à mesure, le récit se resserre et nous tient presque en haleine. Mais qu’en est-il de la comparaison parfois établie entre Aurélien Bellanger et Michel Houellebecq, l’auteur à qui notre petit passionné d’internet a consacré un essai. En effet, le premier aime les prologues tout comme le second, Bellanger est fasciné par les deux points tout comme son modèle l’est par le point-virgule, ils ressentent tous deux une affinité particulière pour le thème de la science et assument le côté roman-encyclopédie de leurs œuvres, Mais la comparaison s’arrête là. Sur le style la différence demeure. Lorsque Houellebecq enfile les mots sur sa page comme les notes s’articulent au travers d’une symphonie, Bellanger, lui, tambourine de ses phrases pour pénétrer douloureusement dans l’esprit du lecteur. En un mot, que l’on aime ou non, Houellebecq reste dans les sentiers de la littérature tandis que Bellanger s’en éloigne souvent.

Finalement, avant de se poser la question de savoir si La théorie de l’information est un bon roman, il faut se demander si c’en est vraiment un. Entre le catalogue sur les milliardaires, le dictionnaire de citations et les fiches de synthèse sur les théories scientifiques, l’œuvre prend la forme d’un gâteau un peu écœurant qu’on aurait surchargé d’ingrédients. Il y a un bel et bien un roman, mais qui se trouve enfoui au milieu d’un amas d’informations au caractère littéraire un peu douteux.

L’auteur nous livre lui-même l’ampleur du problème en nous donnant sa définition p.474, « un roman réussi développant dans cette perspective, un ratio parfait entre équivocation et redondance ». A l’ère de l’information, les mathématiques ont colonisé la littérature…

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Ruben Moutot

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