Théâtre
Anouk Grinberg époustouflante en Molly Bloom aux Bouffes du Nord

Anouk Grinberg époustouflante en Molly Bloom aux Bouffes du Nord

06 décembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Dans une création de Jean Torrent aux Bouffes du Nord, Anouk Grinberg fait revivre l’héroïne de James Joyce en résultant toute la saveur du monologue du chapitre 18 de « Ulysses ». Dans la traduction de Tiphaine Samoyault et dans un phrasé populaire, la comédienne livre une performance époustouflante qu’on pourrait presque sous-titrer « My raw lady ». Un moment d’adaptation littéraire qui réduit le temps en cendres et fait renaître toute la faim de vie du personnage de femme le plus authentique du début du 20ème siècle.

Une nuit d’été au début du 20ème siècle. Molly Bloom dort tête bêche avec son mari, Léopold qui est renté tardivement et ivre de l’enterrement d’un camarade. des ans qu’ils sont mariés et probablement 11 qu »‘ils n’ont pas couché ensemble. Depuis la mort de leur enfant cadet, un fils, alors qu’il était encore bébé. Leur fille, Milly est partie en pension et Molly erre dans la maison vide d’un foyer irlandais très pauvre. Elle essaie aussi de lancer sa carrière de chanteuse, mais elle n’est plus la poulette de l’année, même si elle vient de se donner, dans l’après-midi avec son pseudo-imprésario, Boylan. Premier adultère qui lui met un peu de rose aux joues, de désir au corps et de baume au cœur dans la pesanteur de son insomnie, parce que « Une femme a besoin d’être embrassée au moins 20 fois par jour à peu près pour qu’elle ait l’air jeune ça ne fait rien par qui du moment qu’on aime ou qu’on est aimée par quelqu’un si l’homme que vous voudriez n’est pas là. » Et puis Molly a aussi une sorte de locataire, le jeune étudiant Stephen Dedalus pour qui elle a des sentiments ambivalents : mi-maternels, mi-amoureux. Surtout, elle a pour elle, sans sa nuit froide en déshabillé moins élégant que dans ses rêves, tout un panel de souvenirs de femme, au sommet duquel existe encore son mari, Leopold Bloom, l’homem de sa vie, malgré des années de coexistence sans attention.

On se rappelle la très belle performance d’Anouk Grinberg dans sa version de « Rosa Luxembourg » au Théâtre de l’Atelier, son classicisme dans « Les Fausses confidences » (voir notre article) et certaines lectures à voix haute qu’ elle affectionne tout particulièrement. La retrouver en Molly populaire, à la fois sublime de complexité et un soupçon vulgaire, la voir habiter chaque mot si juste de Joyce est un émerveillement qui s’étale sur 1h15 sans qu’à aucun moment, le flux de conscience quitte cette clarté terriblement crue que Jean Torrent met en scène dans une obscurité à la fois sobre et sexuelle.  Entre le lit et le pot de chambre, la comédienne fait le choix de l’accent populaire, qui surprend un peu le public au début mais qu’elle transmue en l’essence même de Molly en parvenant à le tenir de bout en bout. Entre le lit et le pot de chambre, d’autant plus à nue qu’elle est parée d’une série de chiffons et de lingeries à étages du siècle passé, elle est d’autant plus choquante que le texte qu’elle habite, entre babil de cuisine et monologue philosophique, saisit la complexité à la fois animale et réflexive des femmes, toutes classes sociales confondues. Un universalisme des viscères et de la matière grise mélangée qui a pu secouer une partie du public et qui sublime le texte de Joyce dans ce qu’il a de plus profond.

Un très grand moment où l’on retient son souffle.

« Molly Bloom », extrait de Ulysses de James Joyce, traduction Tiphaine Samoyault, adaptation Jean Torrent, avec Anouk Grinberg et la complicité de Blandine Masson et Marc Paquien.
© Pascal Victor/Artcomartt

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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