Cinema
Terraferma : un cinéma des frontières

Terraferma : un cinéma des frontières

02 mars 2012 | PAR Celeste Bronzetti

Un corps humain nage dans l’eau. Bleu foncé et reflets de lumière éblouissants. Une image d’ouverture qui revient souvent chez Crialese, mais qui se charge dans Terraferma d’une nuance spécialement tragique. À la nostalgie de la dimension liquide primordiale s’ajoute ici le drame d’une scission qui coupe concrètement un microcosme sicilien en deux.

Une famille ancrée dans la tradition de la pêche ne survit plus uniquement de cette activité, ce qui l’amène à décider de louer la maison à un groupe de jeunes touristes. L’ile, nouvelle destination de plus en plus à la mode du tourisme national, est envahie de vacanciers à la recherche d’un paradis perdu. Filippo, orphelin de père, originaire de cette petite ile « qui n’apparait même pas sur la mappemonde » se retrouve au milieu de la coupure entre ce nouvel univers touristique qui arrive d’ailleurs et qui est très attirant pour tout adolescent, et la tradition de famille à laquelle il est attaché à travers la personne de son grand-père, figure aux traits épiques qui incarne le temps cyclique d’un microcosme toujours égal à soi-même.
Cette rencontre de perspectives ne tarde pas à faire exploser toutes les contradictions qu’elle entraine: après avoir sauvé un groupe de clandestins africains au large de la Méditerranée, Filippo et son grand-père se voient confisquer la Santuzza, le chalutier de famille. Ils découvrent à ce moment-là qu’une nouvelle loi interdit à tout bateau de secourir les clandestins en danger, alors que la loi beaucoup plus ancienne, non-écrite, de la mer, impose de prêter service à tout être humain en péril au large.
Le film nous semble éclaircir progressivement jusqu’au final éclatant, l’élégance d’une citation poétiquement achevée : les couleurs épiques d’un chef d’œuvre de la littérature italienne du XXème sont évoquées et ses contours repris en version cinématographique de sujet actuel. On parle de I Malavoglia, un roman de Giovanni Verga publié en 1881, œuvre de frontière elle aussi, entre deux mondes, mise en scène elle aussi d’un conflit entre l’obstination d’un Savoir ancien, cyclique et d’une modernité attirante, bouleversante, qui débarque sur les côtes d’un univers enfermé par la mer et jusque-là isolé du temps historique linéaire.
Ce n’est pas un drame à l’italienne, de saveur locale, celui que Crialese nous montre à travers son œuvre, c’est la vie de toute famille déchirée par l’abandon, c’est l’histoire de toute frontière temporelle qui ne peut pas être dépassée sans déchirer l’existence des hommes qui la traversent, c’est l’histoire de deux femmes, deux mères qui se regardent dans les yeux à la recherche d’une réponse à donner à leurs fils. Rester ou partir?
Le thème de la clandestinité y trouve sa place loin de toute rhétorique, ce qui n’est pas évident chez un metteur en scène qui parle de sa propre terre. Après avoir traduit les couleurs vivantes et sauvages de la Sicile dans Profumo, encore une fois, Emmanuele Crialese nous confie un portrait touchant d’un univers lyrique mais non idéalisé, celui d’une Sicile qui existe réellement et qu’il arrive peut-être à observer plus aisément depuis la terraferma de son cinéma.

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Celeste Bronzetti

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