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Sortilège – Tlamess, une fable tunisienne étrange qui ne donne pas de leçon

Sortilège – Tlamess, une fable tunisienne étrange qui ne donne pas de leçon

12 février 2020 | PAR zoe david rigot

Ala Eddine Slim accueille la nouvelle année en offrant au public un film étrange, frôlant le fantastique et pourtant très ancré dans le réel contemporain tunisien. Un film novateur dont le mode de narration surprend toutes nos attentes.

Le réalisateur avait déjà marqué son public avec son film intrigant The last of us, sorti en 2018. Dans ce dernier, un jeune subsaharien traverse le désert pour rejoindre le nord de l’Afrique et effectuer un passage clandestin en Europe, mais après un braquage, il se trouve livré à lui-même en Tunisie. Il décide finalement de traverser solitairement la mer vers un pays européen. Cette aventure devient une véritable quête initiatique pour le personnage que le spectateur suit sans dialogue. Le film se révèle être une expérience sensorielle unique que chacun recompose à sa façon.

Dans Sortilège, on a le plaisir de retrouver une atmosphère et d’éveiller encore une fois des sensations enfouies depuis longtemps : celles de l’étrange, de la sueur, de l’humidité et du feu quand ils se rapprochent à l’aube. Le long métrage s’ouvre sur une nuit de tempête, les éclairs se reflètent dans des yeux écarquillés. Lentement, nous entrons dans la vie d’un jeune soldat qui patrouille avec ses acolytes à travers le désert à la recherche de terroristes.  Un matin, dans la caserne où ombres et lumières se construisent dans l’architecture grandiose, le général annonce à notre jeune soldat la mort de sa mère. Il obtient une permission et s’en va, et après quelques errements il entre dans une forêt… L’acteur principal et l’actrice qui se joint tardivement à la trame tiennent leur performance exigeante avec intensité. D’autre part, des parallèles sont faits avec The last of us, un des personnages retrouvera par exemple une boussole perdue… Les paroles sont rares et précieuses, l’arabe tunisien pleut dans la chaleur, puis par la pluie qui ne tarde pas toute parole devient presque accidentelle. Les souffles et silences se confrontent… Peut-on dire dans un regard ?

Ce film sélectionné à la Quinzaine de Réalisateurs 2019 est sans cesse en mouvement – peut-être est-ce la présence de l’eau et de la nature qui appelle l’homme – comme se meut sans cesse l’interprétation que nous pourrions en avoir. C’est une fuite, qui déjà est une quête de sens, toujours frôlant et prenant la forme d’une errance vers la liberté. Mais quelle liberté ? Quel sens ? C’est ce que tout dans le film semble nous demander.

Les pistes sont plurielles, il est possible d’y voir l’Eden, de penser reconnaître des figures mythologiques ou folkloriques, une critique politique, ou encore le Calvaire… Tout y est, et tout s’efface et se contredit. Les explications sont diverses tout en étant inexistantes, il n’y a pas de contenu préalable à l’histoire : elle fait émerger son propre sens, ses propres symboles compréhensibles de maintes façons. Le film se plait à brouiller les pistes et à ouvrir de nouvelles possibilités. Finalement, Ala Eddine Slim en appelle à la responsabilité de chacun.

Sortilège dure deux heures,  il est composé de longs travellings qui parfois semblent un peu trop se languir, mais les prises de vue sont incroyables : c’est un film photographique, sauvage et extrêmement imprévisible. La musique expérimentale du groupe Oiseaux-Tempête scie parfaitement l’atmosphère, rappelant la fusion, dénuée d’artifices et pourtant très véhémente. On frôle les codes du film d’horreur à la Kubrick, on caresse l’absurde de Dupieux et le long métrage incarne une étrangeté organique qu’Ala Eddine Slim parvient à faire sienne avec une justesse folle.

Sortilège sera en salle le 19 février pour les plus curieux d’un public averti. Une release party est organisée le jeudi 20 février au Petit Bain avec le groupe qui a composé la bande son, Oiseaux-tempête, puis plusieurs Djs.

Visuel : Affiche du film

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zoe david rigot

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