Cinema

New Horizons : le documentaire polonais Another Day of Life livre éclats de guerre et jeu des reflets au Festival de Wroclaw

New Horizons : le documentaire polonais Another Day of Life livre éclats de guerre et jeu des reflets au Festival de Wroclaw

30 juillet 2018 | PAR Thomas Gayrard

En métissant animation et documentaire pour raconter l’odyssée du grand écrivain polonais Ryszard Kapuscinski à travers la guerre civile angolaise en 1975, Raoul de la Fuente et Damian Nemow font davantage que dresser un monument aux morts tombés pour la cause : ils célèbrent les puissances du journalisme de terrain et du cinéma d’aujourd’hui. Présenté hors-compétition à Cannes (voir notre interview vidéo ce-dessous), le film était également montré en Pologne, au Festival International du film de Wroclaw.

Comment rendre compte au mieux de ce qui doit l’être, des tragédies et des engagements où se jouent les destins des nations comme des individus ? Telle est la question, à la fois éthique et esthétique, qui anime doublement la belle production internationale Another Day in Life, singulier syncrétisme d’animation et de documentaire dans la lignée de Valse avec Bachir.

Telle est d’abord la question que se pose Ryszard Kapuscinski, dit « Ricardo », photoreporter polonais devenu monument littéraire national – et au-delà -, lorsqu’en 1975, il couvre la guerre civile ultra-violente qui déchire alors l’Angola, passé du temps de la décolonisation à celui de la guerre froide. En effet, alors que les derniers résidents portugais retournent en métropole comme le firent nos pieds-noirs, tout le pays devient champ de bataille entre le MPLA, mouvement de libération marxiste-léniniste soutenu par une majorité de la population et les grands frères communistes (URSS et Cuba), et le doublé FNLA /UNITA, supporté par la CIA et l’Afrique du Sud. A la manière du Capitaine Willard / Martin Sheen d’Apocalypse Now remontant le Mékong (adaptation d’une autre histoire de guerre civile africaine, rappelons-le, avec le Congo d’Au Cœur des Ténèbres raconté par Conrad), Kapuscinski s’obsède d’aller couvrir le lointain front Sud et d’y retrouver, chargé de l’aura d’un Colonel Kurtz, un ancien des forces spéciales portugaises devenu héros du MPLA. Au fil de son odyssée, il croise ses compagnons de galère journalistes de guerre, une Che Guevara angolaise – guérillera charismatique et idéaliste qui magnétise notre émotion -, des chefs locaux pris au piège du grand wargame géopolitique… Mue de tout un pays, mais aussi d’un homme : le photoreporter de terrain s’y confronte au dilemme de son métier – rester un témoin neutre ou prendre parti pour ceux qui souffrent – et ressuscite écrivain de talent, en extrayant de ce voyage au bout de la nuit le roman

D’une guerre à l’autre : Angola 1975.
Pour raconter pareille épopée intime, le portugais Raoul de la Fuente et le polonais Damian Nemow, que le premier est allé chercher au sortir de son école d’animation, se sont posés la même question, et y ont trouvé une splendide réponse plurielle. Le film alterne en effet entre le récit narré en dessin animé – lui-même riche de couleurs contrastées : chronique réaliste, scènes d’action movie transfigurées par une dramaturgie et une musique hollywoodiennes, cauchemars surréalistes venant hanter le héros – ; et des moments documentaires tournés au présent. L’animation de si magnifique facture passe alors le relais aux images réelles, qu’il s’agisse de donner à voir la jeunesse d’Angola ou d’interviewer ceux qui ont croisé la route de Kapuscinski, avec une jolie science du format Scope pour cadrer les visages de ces hommes 40 ans plus tard. Fascinante chorégraphie qu’orchestre le montage entre hier et aujourd’hui, entre deux matières cinématographiques, jusqu’aux instants de vertige où un même plan nous fait basculer d’un monde visuel et historique à l’autre. D’autant qu’à l’instar de la quête du journaliste et de la situation en Angola, tout est ici toujours en mouvement, caméra virtuelle palpitant sur la pulsation d’un réel fait de barbaries et de désarrois.

C’est dans cette même grâce cinétique que la proposition de cinéma – non je rigole Yaël : que ce travail bicéphale fusionne et transcende les inspirations qu’on reconnaît ici ou là : les chefs d’œuvre d’Ari Folman et de Francis F. Coppola évidemment, mais aussi, pour toutes ces incroyables visions infernales où l’univers semble se défaire, des réminiscences de L’Histoire sans fin, d’Inception ou encore de l’animation nippo-coréenne telle Akira. C’est ce que confiait Damian Nemow lui-même, si fier de venir présenter son premier long métrage dans la ville où il est né et s’est formé, en cette perle du Sud-Ouest polonais de Wroclaw où le Festival Nouveaux Horizons fait honneur au cinéma d’auteur venu de partout.

Sans doute il manque à la question ici lancée un double-fond intime, l’interrogation que pose toute vocation de reporter de guerre : pourquoi un homme comme Kapuscinski a-t-il besoin d’aller au devant de l’Horreur et de la Mort même ? Sans doute la réponse qui y est esquissée – l’héroïsme de ceux qui veulent arracher au néant la mémoire des justes et des suppliciés – donne-t-elle parfois des airs d’hagiographie, en même temps que de « tombeau », à la fresque. Sans doute reste-t-on frustrés de savoir ce qu’est devenu l’Angola, au-delà des cartes postales d’enfants pauvres que ressasse le film. Mais il n’en est pas tant qui nous fasse ainsi entrevoir l’Histoire d’un peuple dont on ignore presque tout et les possibles d’un septième art dont on croit déjà tout connaître. Another Day in Life est de ces œuvres qui nous aident à supporter – ou à apprécier plus encore – un jour de plus dans l’existence.

visuel : gebeka films

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