Opéra

Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies : « Ne pas proposer aux spectateurs ce qu’ils aiment assurément, mais leur proposer ce qu’ils pourraient aimer » [Interview]

Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies : « Ne pas proposer aux spectateurs ce qu’ils aiment assurément, mais leur proposer ce qu’ils pourraient aimer » [Interview]

30 juillet 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

En succédant à Raymond Duffaut, lequel aura dirigé les Chorégies d’Orange durant près de 30 ans, Jean-Louis Grinda, par ailleurs directeur de l’Opéra de Monte-Carlo, arrive riche en projets et doté de nobles ambitions.

Raphael de Gubernatis : Vous avez suscité une sorte de révolution en conduisant les pouvoirs publics à s’impliquer davantage dans l’économie des Chorégies. Comment avez-vous procédé ? Et qu’en est-il concrètement désormais?

Jean-Louis Grinda : Révolution est un bien grand mot. Ce qui s’est passé réellement, c’est que dès janvier 2018, il n’y avait plus du tout d’argent en trésorerie. Et si les pouvoirs publics ne s’étaient pas décidés à apurer la dette des Chorégies, il n’y aurait pas eu du tout d’édition du festival en 2018. Moi, face aux circonstances, j’ai voulu tenir un simple langage de vérité et j’ai refusé de faire miroiter tout vain espoir de renflouement des Chorégies sans aides publiques. La formule a touché. On a enfin regardé les choses en face, telles qu’elles étaient. Et les autorités ont effectivement réalisé que sans une intervention rapide, c’était la mort du festival. Si la ville ou le département n’ont pas manifesté d’empressement immédiat, les vrais moteurs du changement ont été la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et l’Etat qui ont réagi dans l’urgence. D’un statut d’association, les Chorégies sont ainsi passées à un statut de société publique dont les pouvoirs locaux (Région, Département du Vaucluse et Ville d’0range) sont les actionnaires. L’Etat, ne pouvant juridiquement assumer cette position d’actionnaire, augmente désormais sa subvention de 450 000 euros, ce qui fait grimper cette dernière à 850 000 euros. On m’a donc enfin entendu, plus qu’on ne l’avait fait jusque là pour Raymond Duffaut, mon prédécesseur. Si l’on n’avait pas agi, l’édition de 2018 n’aurait réellement pas eu lieu.
Concrètement, les subventions publiques s’élèvent cette année 2018 à 1 096 450 euros pour un budget global de 5 156 935 euros.

R. G. : Combien de spectateurs seraient-ils nécessaires pour équilibrer dépenses et recettes dans la réalisation d’un opéra à Orange ?

Jean-Louis Grinda : On ne peut raisonner comme cela. Si vous vous mettez sur le dos une obligation de recettes, la contrainte économique empêchera alors toute ambition artistique. C’est d’ailleurs ce qui a conduit les Chorégies à devoir afficher en boucle des ouvrages grand public : 5 « Carmen » et 5 « Aïda » en 20 ans. Une autre erreur consiste à vouloir programmer systématiquement deux représentations de la même œuvre quand, ne l’oublions pas, une seule représentation à Orange équivaut, en nombre de spectateurs, à six ou sept représentations dans un théâtre à l’italienne. Ces deux facteurs que je signale nous engageraient dans une logique exclusivement comptable et commerciale. Moi je crois que l’on doit faire venir les gens, non pas avec ce qui est supposé par avance leur plaire, mais grâce à des événements exceptionnels, de ceux dont chacun se doit se dire qu’il faut être absolument là pour les partager. Il en sera de même pour de grands concerts symphoniques. L’an prochain, je prévois un événement majur.

R.G. :Vous êtes donc sorti du cycle des « Carmen », « Aïda », « Traviata » en programmant cette année « Mefistofele » de Boïto et « Le Barbier de Séville » de Rossini. Jusqu’où peut-on aller à Orange ? Y reverra-t-on des ouvrages de Wagner, de Strauss, de Berlioz ?

Jean-Louis Grinda : Bien évidemment ! C’est d’ailleurs le moment où jamais de le faire. Je pense aux « Troyens » par exemple. A tout un répertoire qui peut légitimement fasciner le public à condition de savoir le séduire, de savoir l’amener à apprécier ces merveilles. Jusqu’où peut-on être audacieux ? Il est bien sûr qu’Orange ne pourra jamais être un laboratoire de l’avant-garde, ne serait-ce qu’à cause du peu de temps imparti aux réalisateurs pour monter les productions. Mais j’ai en vue des metteurs en scène d’Amérique du Sud, d’Espagne ou d’Italie pour renouveler l’esthétique de nos réalisations. On fait toujours de grandes erreurs en sous-estimant le public et sa faculté de découverte. Quand je considère ce qui se fit jadis aux Chorégies où l’on montait « La Damnation de Faust », « Les Troyens », « Elektra » ou encore des créations d’Arthur Honegger, je fais presque aujourd’hui figure de programmateur frileux. Oui, c’est une faute de penser que le public n’est définitivement pas curieux. Sa curiosité, il faut apprendre à la susciter. A quelques kilomètres d’Orange, le Festival d’Avignon n’attire-t-il pas des foules avides de découvertes ? Pourquoi, dans des limites raisonnables, cela ne se produirait-il pas à Orange ? Ne pas proposer aux spectateurs ce qu’ils aiment assurément, mais leur proposer ce qu’ils pourraient aimer : voilà ma profession de foi. Le public des Chorégies avait peut-être perdu le goût de l’aventure. A nous de le lui rendre, grâce aussi à des propositions exceptionnelles.

R.G. : Vous faites revenir la danse au Théâtre Antique…C’est un pari intéressant. Mais de quel type de spectacles chorégraphiques allez-vous nourrir votre programmation ?

Jean-Louis Grinda : Dans ce théâtre vieux de 2000 ans, la danse représente un retour à l’Histoire. Bien avant le théâtre, bien avant la musique, la danse est pour l’Homme une forme d’expression primordiale. Elle l’était dans l’Antiquité. Ainsi, nous revenons aux origines de cet édifice, aux sources de la culture où la danse est fondamentale. Inviter en outre un public qui aime la chorégraphie, c’est l’amener peut-être à découvrir ce théâtre. C’est peut-être aussi l’inciter à découvrir une programmation lyrique qu’il méconnaissait et à élargir ainsi le public de l’opéra et des concerts. Pour cette première, avec « La Flûte enchantée », dans une version chorégraphiée naguère par Maurice Béjart et dansée ici par sa compagnie, le Ballet Béjart, de Lausanne, on alliait évidemment danse et répertoire lyrique. Moi, j’espérais attirer au mieux 4000 personnes. Il en est venu en réalité plus de 7000. Le théâtre était comble !
Là encore, il est hors de question de programmer des ouvrages abscons propres à faire fuir le public. Mais les grandes compagnies de ballet ne manquent pas. Je pense au Ballet de l’Opéra de Paris qui ne tourne pratiquement jamais en France, alors qu’il est subventionné par l’ensemble du pays, et qui trouverait ici un public immense et enthousiaste. Je pense au Ballet du Mariinsky, le Théâtre Marie de Saint-Pétersbourg, au Royal Ballet installé à Covent Garden, au Ballet de Hambourg. Ou aux Ballets de Monte-Carlo dont on verrait bien sur cette scène le ballet de Prokofiev, ce « Roméo et Juliette », dont Jean-Christophe Maillot a conçu il y a près de 20 ans une si belle version.

Les Chorégies d’Orange s’achèvent cette année avec les représentations du « Barbier de Séville » de Rossini, le 31 juillet et le 4 août 2018.
visuel : Jean-Louis Grinda (c) Alain Hanel, photos pour la presse.

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Une réflexion sur « Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies : « Ne pas proposer aux spectateurs ce qu’ils aiment assurément, mais leur proposer ce qu’ils pourraient aimer » [Interview] »

Commentaire(s)

  • rouanet

    Un grand concert symphonique… merci , j’attends cela avec impatience !

    juillet 30, 2018 at 22 h 31 min

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