A l'affiche

Marie Diagne, audiodescriptrice pour le Mois du Film documentaire : « Je voulais écarter l’exégèse du film pour en garder la part sensible, palpable »

Marie Diagne, audiodescriptrice pour le Mois du Film documentaire : « Je voulais écarter l’exégèse du film pour en garder la part sensible, palpable »

24 novembre 2019 | PAR Julia Wahl

Marie Diagne est auteure d’audiodescriptions pour le public déficient visuel. Elle a fondé en 2015 un collectif d’audiodescripteurs, Le Cinéma parle, et a notamment écrit  l’adaptation des Vaches n’auront plus de nom, d’Hubert Charuel, présenté à la soirée de lancement du Mois du Film documentaire. Elle a bien voulu accorder un entretien à Toute la Culture.

Bonjour Marie Diagne. J’aimerais tout d’abord que vous reveniez sur votre parcours, sur ce qui vous a menée à l’audiodescription. Si j’ai bien compris, vous avez d’abord commencé par des études littéraires assez classiques…

Oui, j’ai démarré par des études de lettres à l’université. Mais j’avais un désir d’autre chose. Je suis allée à Paris et je suis entrée à l’université de Vincennes-Saint-Denis, où j’ai entrepris des études de cinéma. J’y ai découvert le montage image. J’ai d’abord travaillé comme assistante monteuse, ce qui m’a permis de rencontrer Djibril Diop Mambéty sur le montage de son dernier film, La Petite vendeuse de soleil. Ce cinéaste pouvait rester longtemps et silencieux devant un photogramme, puis parler du regard ou d’une posture d’un personnage. Et ce qu’il disait valait pour l’ensemble du film. Djibril Diop Mambety m’a appris à regarder. Plus tard, un autre réalisateur sénégalais m’a demandé de scénariser son film documentaire, et j’ai pu ensuite écrire quelques scenarii documentaires. Parallèlement, j’ai toujours été intéressée par la transmission des œuvres, par la rencontre d’une œuvre avec son public. Je me demandais quel dispositif mettre en place pour permettre la rencontre collective d’une œuvre, qui respecte la sensibilité de chacun. C’est ainsi que j’ai travaillé pour les dispositifs nationaux d’éducation au cinéma, comme Ecole au cinéma ou Lycéens au cinéma[1]. Et puis un jour, j’ai été contactée par une association qui menait une réflexion sur la représentation des personnages touchés par un handicap, Retour d’image. Ses administrateurs m’ont proposé de concevoir une offre d’actions éducatives[2]. Lors de l’un des festivals de cette association, s’est assise à côté de moi une petite dame à qui quelqu’un soufflait des mots doux à l’oreille. Lors de l’échange qui a suivi la projection, Claire, car c’était Claire, a pris la parole. J’ai alors compris qu’elle était aveugle. J’ai été épatée. D’une part parce que cela faisait quinze ans que je montais des projets pour transmettre le cinéma, mais que jamais je ne m’étais jamais demandé s’il on allait au cinéma alors qu’on était déficient visuel. D’autre part parce que dans l’échange avec Claire, il n’a été question que de plaisir cinématographique et pas du tout de cécité. Surtout, je venais de découvrir un dispositif inédit pour transmettre les œuvres de cinéma : l’audio-description ! Un dispositif qui place le spectateur au cœur de l’œuvre, sans en faire ni exégèse, ni commentaire ! Mon premier geste, alors, a été de mettre en œuvre un atelier d’audiodescription avec des classes. J’étais convaincue que ce dispositif serait passionnant y compris pour les non aveugles. Les ateliers étaient menés à trois voix, celles de Claire, d’une audiodescriptrice, et la mienne. Puis, d’autres intervenants déficients visuels nous ont rejoint. A un moment, j’ai eu envie de me poser ces questions toute seule. J’ai demandé à l’une des premières audiodescriptrices en France si je pouvais travailler avec elle. J’ai beaucoup appris, puis j’ai travaillé seule sur un premier long-métrage. En 2008, puis en 2012, Retour d’image m’a proposé d’être la modératrice de deux tables ronde professionnelles dédiées à l’audiodescription, ce qui m’a permis d’entendre différents points de vue. J’ai ensuite découvert que je pouvais interpréter les audiodescriptions que j’écrivais.

Quand on vous écoute, on sent de l’amour pour les personnes que vous rencontrez.

Vous mettez le doigt sur quelque chose d’important. Les membres d’une association m’ont demandé si j’acceptais de mener un atelier de programmation avec des enfants autistes. Autour d’un motif, le groupe devait visionner plusieurs films de court métrage puis en choisir et les agencer afin de réaliser une séance de cinéma. Je me suis trouvée face à deux groupes d’enfants : le premier, de neuf à douze ans, qui avait l’usage de la parole. J’ai pu travailler comme j’en avais l’habitude. En revanche, dans le deuxième, les enfants de sept à neuf ans n’avaient pas l’usage de la parole. Or, je percevais leur désir de partager des émotions de cinéma, et je voulais faire partie de cet échange, être à mon tour habitée par leurs émotions. Alors, j’ai dû me demander comment transmettre une œuvre de cinéma en l’absence de mots. Ça a été très difficile. On a transformé l’atelier. J’ai découvert ce qui au fond me fascine depuis longtemps : qu’il y a d’autres manières bien plus justes que la parole pour s’emparer des films, comme les dessiner, les danser… Cette expérience me disait déjà que je voulais écarter l’exégèse du film pour en garder la part sensible, palpable ; la respiration, la musique : ce que je cherche quand j’écris le texte d’une version audiodécrite.

J’aimerais comprendre comment on se fond dans l’œuvre d’un autre, le réalisateur, tout en gardant sa propre voix.

Un regard posé sur quelque chose est tout sauf neutre. Il est forcément empreint de subjectivité. Donc, il y a forcément interprétation. Quand je découvre un film que je dois décrire, je suis toutes fenêtres ouvertes sur ce que ça provoque en moi et je le note sur le papier. Ensuite, je me demande ce qui, dans le film, a provoqué ces émotions. Est-ce le surgissement d’un visage ou d’un œil en très gros plan ? Tout ça, je le note : je pars en quête des choix de mise en scène et des partis pris esthétiques du réalisateur. Et lorsqu’ils ne sont pas perceptibles dans la bande son, alors je vais devoir les décrire, tout en les calant. Cette étape est un point important du travail de la description : c’est à l’aide de ma part sensible la plus intime que je vais entrer dans le regard d’un autre, pour finalement en transmettre les manières, les modalités d’expression.

Quand on écoute vos audiodescriptions, on est très sensible à leur dimension poétique. Lors de la soirée du Mois du Film documentaire, vous avez indiqué que vous comptiez les syllabes, comme un poète.

Un bon texte peut être totalement desservi par une mauvaise interprétation. En sens inverse, les qualités d’une voix vont servir un texte. La voix de l’audiodescription n’est pas la voix du doublage, mais ce n’est pas non plus une voix neutre, sans quoi le déficient visuel va quitter l’univers du film. J’aime beaucoup l’idée de musique : une voix doit jouer dans la tonalité et dans la cadence film. Je pense qu’une voix peut achever le travail du texte : ce qu’elle transmet est quelque chose de sensible. Sur votre question de la précision, on aborde l’analyse qui à un moment précède le travail de l’écriture. Ainsi par exemple, dans la dernière séquence des Vaches n’auront plus de nom, j’ai été frappée par les parcelles inondées. Dans ce plan, tout se dressait, tout était debout. Je me suis dit que ce plan était tout sauf de la catastrophe. Ensuite, il a fallu écrire : j’ai tout écrit d’abord. Tout ce que je voulais écrire. Par peur d’oublier. Par peur de ne pas transmettre le plan. J’en avais écrit trois fois trop : ça empêchait d’entendre les petits bruits d’eau qui disent bien autre chose qu’une simple information, qui donnent à voir, à percevoir, à ressentir, aussi. Il a fallu que je me demande ce que j’allais enlever et donc ce que je devais urgemment laisser pour transmettre l’intention du plan. J’ai choisi le pied de céréales parce que ça permettait de situer dans le calendrier de l’année. J’ai choisi de garder l’horizon pour donner de la profondeur de champ. Ensuite, il a fallu trouver les mots. Je me suis rendu compte que « émergés », à propos des pieds de céréales, donnait une image moins dynamique que « hérissés ». Il a fallu compter les syllabes, faire des allers-retours dans le dictionnaire des synonymes, engager une écriture sensible qui, montée sur le film, donne à percevoir plus qu’elle ne donne à voir. J’ai obtenu un premier texte. Et j’ai relu mon travail avec Delphine Harmel, consultante déficiente visuelle. L’étape fut indispensable ! Et sa proposition achevait le travail de la description : pour ce plan, remplacer les verbes conjugués par des participes passés et les placer en début de phrase !

Visuel : affiche du festival

[1]Dispositifs de l’Éducation nationale permettant à des classes de découvrir trois films dans l’année lors de sorties sur temps scolaire.

[2]Retour d’image est une association d’éducation au cinéma à destination des handicapés qui programme un festival tous les deux ans, des séances de cinéma et des rencontres professionnelles.

Sentiments connus, visages mêlés, de Christoph Marthaler, personnages en quête d’harmonie
Aujourd’hui musiques, portes ouvertes sur la création musicale et visuelle à Perpignan
Julia Wahl
Après dix ans d'enseignement des lettres en lycée, je travaille actuellement à la compagnie de danse verticale Retouramont comme chargée de diffusion et de production. Auparavant, j'ai œuvré six mois à l'Action culturelle du Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette. A côté des ces activités professionnelles, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

One thought on “Marie Diagne, audiodescriptrice pour le Mois du Film documentaire : « Je voulais écarter l’exégèse du film pour en garder la part sensible, palpable »”

Commentaire(s)

  • Queen

    Il est très bon dans son travail et ne le fait pas comme les autres, il m’a aidé à ramener ma femme qui m’a quitté il y a plusieurs mois. Je cherchai un moyen de la ramener en vain jusqu’à ce que je découvre le témoignage de ce grand lanceur de sorts. Je l’ai contacté et il s’est occupé de moi et m’a assuré que ma femme reviendrait dans deux jours. Il l’aurait achevé. Je lui ai offert tout le soutien dont j’avais besoin et deux jours plus tard, il avait dit à ma femme de revenir. vous pouvez contacter chubygreat avec ses détails WhatsApp 2348165965904 ou email [email protected].

    novembre 29, 2019 at 12 h 37 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *