Cinema

Les mondes d’Alejandro Jodorowsky ou Portrait d’un artiste en chaman

Les mondes d’Alejandro Jodorowsky ou Portrait d’un artiste en chaman

19 mai 2013 | PAR Laurent Deburge

La seule question importante est : qui est Alejandro Jodorowsky réellement ? Ce qui oblige à demander : « Combien sont Alejandro Jodorowsky » ?…

Scénariste de bandes dessinées, cinéaste, comédien, marionnettiste, mime condisciple de Marcel Marceau, père de famille nombreuse, metteur en scène de théâtre, écrivain, conteur, tarologue, psychogénéalogiste, exégète des traditions spiritualistes du monde entier, des évangiles aux koans des maîtres zen japonais, Alejandro Jodorowsky est un être aux indénombrables facettes dont l’unité réside sans doute dans la malice à la fois légère et grave de son regard.

Alejandro_JodorowskyComme son alter-héros John Difool, minable détective privé de classe « R », personnage principal de L’Incal (1981-1989), série culte de bande-dessinée signée Jodorowsy et Moebius, on ne peut tenter d’appréhender Jodo que par sa diversité enchanteresse, ses lumières éblouissantes et sans doute ses parts obscures. Et il faut bien avouer que pour les gens de ma génération, Jodorowsky est d’abord l’auteur de L’Incal, somme avec laquelle nous avons appris à lire, à dessiner et surtout à rêver. C’est d’ailleurs par la technique du rêve conscient dirigé qu’Alejandro Jodorowsky prétend avoir écrit le scénario de ce sommet de la science-fiction métaphysique et spiritualiste. Je rêve et je sais que je rêve… Quelle liberté infinie s’ouvre donc à moi… Jodo décida assez humblement que Dieu lui fut présenté, et ce dernier apparut sous la forme de l’Incal, polyèdre dual composé de deux pyramides inversées qui s’interpénètrent par leurs pointes pour former une sorte  d’étoile de David en 3D. Plus tard, ce sera ORH, la lumière ancienne, père de toute chose, qui apparaîtra au bout et au début d’une quête initiatique toujours renouvelée. Et le thème du souvenir, et donc des origines, ressurgit Da Capo.
Ce serait presque une trahison que de parler des origines d’un personnage qui à l’âge d’homme, décida de brûler ses papiers d’identité et toutes les photos le représentant et d’embarquer sur un cargo, abandonnant son Chili natal pour une carrière de comédien en France. Mais telle est la légende qu’il a conté à maintes reprises, notamment dans La Danse de La Réalité (2001), récit autobiographique, dont son nouveau film présenté cette saison à Cannes est l’adaptation. Résumer la vie de Jodo relève de la gageure. Quelques points seulement. A Paris, il travaille avec le Mime Marceau et se lance dans le cinéma en 1957 avec le court-métrage de pantomime La Cravate. Puis il part au Mexique, où il vivra 15 ans, approfondir sa carrière de metteur en scène de théâtre d’avant-garde. Il crée le mouvement Panique avec Fernando Arrabal et Roland Topor à Paris en 1962, qui bouleversa radicalement les cadres de la scénographie et l’histoire de la performance.
Pour l’anecdote, Jodo raconte qu’arrivé à Paris, il téléphona en pleine nuit à André Breton pour lui annoncer, avec son inimitable accent russo-chilien, qui n’est pas sans évoquer celui de son regretté compatriote Daniel Emilfork, qu’il venait sauver le surréalisme. A la réponse de Breton selon laquelle cela pouvait bien attendre le lendemain matin, le jeune Alejandro estima qu’il était en droit de prendre la relève. De fait, Panique ressemble un peu à une revanche de Dada sur le surréalisme.
Au Mexique, Jodo rencontre aussi les disciples du psychanalyste humaniste Erich Fromm et surtout le maître zen Ejo Takata, dont il deviendra le disciple pendant 10 ans. Ces épisodes sont divinement contés dans l’ouvrage Mû, le Maître et les Magiciennes (2005), livre inspirant s’il en fût.
Jodo le bédéaste
Auteur-monstre de bande dessinée, Jodo a scénarisé près d’une centaine d’albums, et travaillé avec de merveilleux dessinateurs, de Georges Bess à Manara. Mais la rencontre extatique est celle en 1970 de Jean Girault alias Moebius, contrepartie graphique et mystique au génie protéiforme de Jodorowsky. C’est l’époque de la science-fiction métaphysique et du fantastique initiatique, la création de la revue Métal Hurlant et du collectif éditorial Les Humanoïdes Associés, l’ouverture cosmique des portes de l’imaginaire. Si l’on se perd un peu dans la galaxie dérivée des mondes de l’Incal, entre ses « techno-pères » et ses « méta-barons », on sera touché par des séries comme Le Lama Blanc (1988-1993), ou bien Juan Solo (1995-1999) et Bouncer (2001-2009).

L’œuvre filmique
Voir un film de Jodorowsky est souvent éprouvant, tant par la forme, déconcertante, que par l’impact tellurique et souterrain qu’il nous fait subir, comme déclenchant un tremblement de terre dont l’épicentre nous resterait longtemps celé. Après Fando y Lis (1967), adaptation de la pièce d’Arrabal et son premier long-métrage, Jodorowsky entame son cycle personnel le plus mystique, qui en fait le cinéaste d’un culte légendaire, comme une tradition celée, charge à chacun d’en effectuer les rituels à sa guise. El Topo (1970), western initiatique, La Montagne sacrée (1973), adaptation libre du Mont Analogue de René Daumal et structurée selon l’Ennéagramme de Gurdjieff, Santa Sangre (1989), délire schizophrène digne du Freaks de Tod Browning, sont des films sanglants consacrés à l’excavation des profondeurs. La fonction du cinéma est de guérir de ses démons en les peignant en rouge sang, de clouer les plus noirs fantasmes en les étendant sur la toile. Chaque film est comme un rituel de purification, une cérémonie vaudou. Appétit, peur, avidité, les forces obscures du mental sont sublimées par l’expression, nous invitant à les accepter pour évoluer, sans concession sinon une légère pointe de complaisance. Le cinéma devient méthode d’alchimie mentale.
1975 verra l’avortement du projet pharaonique d’adaptation de Dune de Frank Herbert par Jodorowsky, un travail de 5 ans sous la direction artistique de Moebius, avec la collaboration de H.R. Giger (qui deviendra le créateur d’Alien), de Pink Floyd et Magma pour la musique, d’Orson Welles et même de Salvador Dali, qui avait accepté le rôle de l’Empereur pour un salaire de 100.000 $ par heure… Un documentaire de Frank Pavich est présenté à Cannes en 2013 sur ce qui reste sans doute le plus grand film « jamais » réalisé, et pour cause… On sait que David Lynch proposera sa version de Dune en 1984.
Après Tusk (1980) et Le Voleur d’Arc-en-ciel (1990), expériences malheureuses à divers égards, commerciaux ou artistiques, et des projets abandonnés avec Marylin Manson ou Johnny Depp, Jodo est à 84 ans enfin reconnu par ses pairs de cinéma et la jeune génération. Il est la « nouveauté » de Cannes en 2013.

Jodo le chaman : tarots, psychomagie et psychogénéalogie
Si Jodorowky est avant tout un artiste multiforme, sa réputation mondiale et sa gloire controversée tiennent surtout à sa dimension spirituelle et thérapeutique, de chaman-gourou chantre de l’expansion de conscience. Jodorowsky est un grand rénovateur de la lecture du tarot de Marseille, qu’il utilise comme outil de connaissance de soi et guide existentiel, dans une approche junguienne. Son manuel La Voie du Tarot (2004) écrit avec Marianne Costa est un outil précieux pour une nouvelle génération de tarologues. Il est également l’éditeur avec Philippe Camoin d’une version dite « restituée » d’un jeu du maître cartier Nicolas Conver, dont il ne nous appartient pas de juger de la fidélité aux origines de ce jeu mystérieux, mais qui a trouvé ses adeptes. Son ouvrage Le Chant du Tarot (2004) est particulièrement séduisant. C’est un recueil de poésies inspirées par chaque lame des 22 arcanes majeurs. La poésie y prend le relais de l’image, et sa puissance polysémique. Le chant né de la transe est toujours susceptible d’être réinterprété, comme une plaie d’où coulerait indéfiniment le sang du sens, pour former une mer toujours recommencée.
li_voi10Si le tarot est donc une sorte d’outil psychanalytique, Jodorowsky a poursuivi sa démarche thérapeutique jusqu’à proposer une nouvelle discipline, la psychomagie, qui découle de sa pratique de la psychogénéalogie. Jodo reprend à son compte l’affirmation de Jean Cocteau selon laquelle « un oiseau chante d’autant mieux qu’il chante dans son arbre généalogique ». A la différence des approches d’Abraham et Török, suivies par Dumas, Lebovici et Tisseron ou d’Anne Ancelin-Schutzenberger, Jodo propose une pratique psychomagique qui relèverait davantage des constellations familiales d’Hellinger, dans leur dimension de psychodrame collectif à la scénographie ésotérique reposant sur la force de l’image mentale.
L’inconscient est structuré non comme un langage, comme le penserait Lacan, mais comme une langue symbolique, sur laquelle on peut et on doit agir. Selon cette approche, la psychanalyse permet de comprendre mais pas forcément de changer. Au-delà de l’interventionnisme d’un Ferenczi, le psychomagicien ne va pas se contenter d’aider le consultant à prendre conscience de son noyau névrotique mais lui prescrire un acte, qui parle à l’inconscient dans sa langue symbolique, et qui pour cela doit être magique, c’est-à-dire ritualisé. De l’ordre de la « prescription de symptôme » pratiquée par les psychologues de l’Ecole de Palo Alto, l’acte psychomagique est une prise de risque, conçue intuitivement et sur-mesure par le thérapeute, qui permet d’affronter symboliquement une résistance sans se mettre en danger réel, pour remuer profondément, par l’action, les entraves inhibitrices. Mêlant autonomie et obéissance à un ordre irrationnel qui semble absurde, cette pratique rituelle est assez conforme à la tradition des rebouteux et des guérisseurs, où la langue des oiseaux est reine. Il s’agit le plus souvent de prendre le symptôme au pied de la lettre et de le mettre en scène, comme dans le cas où Jodo préconise à un jeune homme ne parvenant pas à « prendre pied dans la réalité » et trouver son autonomie financière, de coller deux pièces d’or sous les semelles de ses chaussures, pour prendre littéralement pied sur la réalité… La méthode ainsi que de nombreux exemples sont relatés dans son ouvrage Manuel de Psychomagie (2009).

Jodomania
Alors, gourou, manipulateur, voire pervers ? La Jodomania peut laisser parfois songeur, tant certains de ses adeptes exhalent un parfum de culte de la personnalité assez douteux. Pour ne pas alimenter le tombereau d’hagiographies charriées par ce personnage dont le charisme est une force indéniable et quasi magique, essayons d’apporter quelques nuances à ce portrait. Assister à une conférence de Jodo, ou mieux encore se faire tirer les cartes par lui, reste une expérience marquante. Hyperintuitif, extrêmement cultivé, maniant l’art de l’hypnose avec talent, il donne l’impression immédiate de vous connaître intimement, alors qu’on ne l’a jamais vu. De connaître vos secrets, vos problématiques psychiques les plus brûlantes, comme s’il lisait dans votre âme à livre ouvert. C’est aussi ce genre là, Jodo, qui ne laisse pas indifférent, éprouverait-on à son égard une grande fascination ou bien la plus vive des répulsions, réaction de défense bien compréhensible.
Séducteur assumé en tout cas, qui aiguille et aiguillonne, pour mettre sur une voie, ou en détourner, ce qui est finalement une autre manière de guider. Comme un Jean-Jacques Rousseau se défendant de ses propres turpitudes, il confesse également ses méfaits. Il explique par exemple comment il prétendit rendre service à une amie lesbienne en la débarrassant de son pucelage, mettant en scène une sorte d’opération chirurgicale dont il était l’agent principal. Le résultat fut on s’en doute, assez peu satisfaisant sur le plan moral, à défaut du physique… Le concept de «tricherie sacrée » se situe souvent par delà bien et mal.
Jodorowsky invite à se mettre en route sur les chemins de la création et d’une fidélité profonde à soi-même, fut-ce au prix de cruautés, d’une liberté conçue comme un engagement intuitif immarcescible. L’individu est porteur d’un destin unique qui ne se peut confondre avec celui d’un autre. Le courage et l’égoïsme deviennent générosité quand le chemin est si étroit qu’il ne peut être que le mien. Jodorowsky est l’avocat d’un droit imprescriptible à l’adolescence, c’est-à-dire de grandir, sans bornes ni limites. Créateur d’univers baroques, oniriques et psychédéliques, homme au charme désarmant et saisissant, Jodorowsky s’inscrit sans faillir dans la lignée des « grands magnétiseurs des temps modernes » évoqués par André Breton, dont il est bien qu’il s’en défende, un continuateur consacré.

Laurent Deburge

Visuel : © Ana Bolívar (www.anabolivar.com)

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Laurent Deburge

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