Cinema

Les marais criminels, d’Alexandre Messina

03 mars 2010 | PAR Laurent Deburge

Avec Les Marais Criminels, Alexandre Messina signe un très beau film sur le prix de la liberté et la force de l’amitié, sous la forme d’un road-movie poétique et envoûtant, entraînant le spectateur dans la spirale irréelle d’une destinée arbitraire. Cette Odyssée tragique dessine le portrait de deux jeunes femmes que tout oppose, et qui vont apprendre à s’aimer et à se connaître au gré de leur fuite en avant.

Une nuit à Paris, Axelle (Céline Esperin), à la recherche d’un job de serveuse, rencontre Juillette (Ophélie Bazillou) dans la boîte de strip-tease où celle-ci danse, tout en rêvant d’entrer au Conservatoire. Dans un moment de confusion, lors d’une entrevue entre Juillette, le patron et l’actionnaire de la boîte, des coups de feu sont tirés. Juillette emmène Axelle dans une cavale à travers la Vendée et les Marais poitevins. Devenues sœurs de sang, lors de ce drame inaugural, poursuivies par une faute absurde, elles partent en quête d’elles-mêmes et de leur liberté. Au cours de leur périple elles arrivent d’abord dans la famille du frère de Juillette, mais sont mal reçues : on ne comprend pas le retour de la sœur prodigue. Chassées de ce dernier élément rattachant à la tendresse, à l’enfance mais aussi à la société, traquées, elles s’enfoncent plus profondément dans la campagne, dans les Marais émouvants et dangereux.
Le couple d’actrices formé par Ophélie Bazillou ( voir notre interview) et Céline Esperin fonctionne à merveille, tant elles sont complémentaires. Juillette – comme le mois, et non Juliette – est la jeune fille fantasque, la féminité enfantine et mystérieuse, insaisissable, presque inconsciente du crime qu’elle a commis, mais en même temps très déterminée, tête brûlée. C’est la danseuse qui veut s’affranchir des lois de la pesanteur, de la société et de ses conformismes, et la petite fille désirant accomplir ses rêves. Axelle paraît être de prime abord plus adulte, réfléchie, prenant la mesure de l’horreur de leur situation, mais elle se laisse pourtant embarquer dans une aventure qu’elle ne maîtrise pas, séduite par la beauté, la liberté et la folie de Juillette, cet oiseau sacrifié. La relation d’amitié amoureuse qui s’installe entre les deux protagonistes, toutes deux en rupture familiale et sociale, livrées à elles-mêmes, n’est pas sans évoquer Mulholland Drive (2000) de David Lynch. Les deux héroïnes, d’une impressionnante justesse, sont soutenues par des seconds rôles excellents comme Laurent Grévill, Oscar Sisto, ou Pierre Barouh.
Si Thelma et Louise (1991) de Ridley Scott, est une référence explicite du film, Les Marais Criminels renvoient également à d’autres bijoux du road-movie, comme La Ballade sauvage (1973), de Terrence Malick, mais aussi à Messidor (1978) d’Alain Tanner, qui en est proche. Le thème de la Nature, ici rédemptrice et protectrice, rappelle La Nuit du Chasseur (1955) de Charles Laughton. Les Marais Criminels ont également en commun avec le film de Laughton le thème de la Mort, qui progresse implacablement, portée par sa musique propre. Les images de l’impressionnant 4×4 noir font ainsi penser à Duel (1971) de Steven Spielberg.
Il faut souligner la délicatesse de la photographie, signée par Nicolas Connan, co-scénariste du film, et Nicolas Goret : les Marais au petit matin, dans la brume, les chevaux en liberté évoquant Les Désaxés (1961) de John Huston ou la danse onirique de Juillette passant son audition imaginaire sont autant de visions pénétrantes.
La bande-son, sur une partition d’Alain Jomy, est également un personnage essentiel du film d’Alexandre Messina. Outre les jeux sur la synchronie entre le son et l’image, et les magnifiques chansons qui jaillissent dans le film (chant espagnol du personnage d’Oscar Sisto, chanson d’Axelle pendant le mariage…), la voix chantée joue un rôle clé dans la progression dramatique. Avec l’air d’Opéra, annonciateur de la mort qui s’approche, tel un leitmotiv, la voix est le fil rouge (ou plutôt noir) qui tend le film jusqu’à son dénouement fatal.
Alexandre Messina a réuni autour de lui une véritable troupe de cinéma pour une expérience novatrice et peu commune dans le cinéma français. La subtilité et l’efficacité de sa direction d’acteurs sont l’aboutissement d’un travail intense de préparation avant tournage, fondé sur l’improvisation dans les scènes. Il travaille sans script écrit, mais avec un scénario très précis, ce qui évite tant les mauvais dialogues qu’un style trop littéraire et artificiel. Il parvient ainsi à bien connaître ses acteurs et à les mettre en confiance pour en tirer le meilleur, en préservant la fraîcheur des situations, la vérité du jeu et la prise sur le vif des émotions. Il capte la magie furtive d’un regard, la beauté d’un geste ; il saisit l’éphémère au vol avec sa caméra devenue filet à papillons ; les acteurs s’en trouvent magnifiés et révélés dans leur plus intime fragilité.

Les Marais Criminels, d’Alexandre Messina, avec Ophélie BAZILLOU, Céline ESPERIN, Laurent GREVILL, Frédéric LALOUE, Oscar SISTO… Avec la participation exceptionnelle de Pierre BAROUH. Sortie 3 mars 2010.

A voir à Paris au Saint André des Arts, 30 rue St André des Arts, Paris 6e, et à l’épée de Bois, 100 rie Mouffetard, Paris 5e.

Le 3 mars à 20h, la projection au St André des Arts aura lieu en présence de l’équipe du film.

Sortie anticipée à La Rochelle le 24 février 2010
Site du film : www.lesmaraiscriminels.com

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Laurent Deburge

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