Cinema
Le Grand Prix d’Autrans pour Le thé ou l’électricité

Le Grand Prix d’Autrans pour Le thé ou l’électricité

11 décembre 2012 | PAR Olivia Leboyer

Le Grand Prix du Festival d’Autrans Banque Populaire des Alpes a été décerné à un documentaire frappant sur un petit village marocain qui n’a jamais connu que le dénuement. Un beau jour, on lui promet la Fée électricité.

Ironiquement, la projection a démarré avec des soucis techniques répétés. Par trois fois, nous avons vu défiler les dix premières minutes, comme un motif lancinant, parfaitement dans l’esprit du film ! Le thé ou l’électricité est en effet un film qui entretient un rapport au temps particulier : pour les habitants du petit village marocain, la lenteur, la répétition font partie intégrante du quotidien.

Dans le village d’Ifri, la vie suit son cours, même si tout manque. Pas de route, pas d’électricité, pas d’accès aux soins convenables, pas d’école, très peu d’argent : de temps à autre, un enfant ou un homme meurt, après avoir craché un liquide mousseux. C’est comme ça. Les choses pourraient continuer ainsi éternellement, dans ce coin oublié de l’Etat. Isolés, démunis, les habitants du village n’éprouvent pas vraiment de désir, revivant chaque jour la même journée. Alors, quand un beau jour, on vient leur annoncer l’arrivée de l’électricité, c’est d’abord une incrédulité amusée : « Vous ne préférez pas venir prendre un thé ? L’électricité, ici, nous on n’en a pas besoin, on s’en fiche ! », et puis une attente de plus en plus fébrile s’installe. Progressivement, le désir gagne du terrain et ce dont on n’avait nul besoin devient tout d’un coup central indispensable, précieux. Que vont dire la femme et les enfants si tous les voisins ont l’électricité et nous pas ? Le détachement légendaire fait place à une véritable angoisse existentielle : quand aurons-nous les ampoules ? Faudra-t-il vendre la vache pour honorer la facture d’électricité ? (cf. la belle chanson de Miossec, « La facture d’électricité »). Pourrons-nous avoir une ampoule ou bien davantage ? Peut-être jusqu’à quatre ? Un vieil homme avec trois dents lance même, avec candeur : « Quand j’aurai la télévision, je pourrai voir le journal de 20h et puis un bon film, le soir. Un film sur la vie des gens dans les montagnes. »

Pour les spectateurs, l’intrigue se déroule avec ses rebondissements tragicomiques, assez pathétiques. Un humour assez noir contribue à cette impression d’enlisement dans une situation légèrement absurde, un peu burlesque, tout à fait bancale. L’ampoule s’allume, elle ne marche plus, elle se rallume. Ces petits incidents de la vie quotidienne, on peut en rire, on peut en pleurer. Bien conduit, le récit ne juge pas, nous confrontant à ce choc incongru de l’ancien et du moderne, et à toute une série de micro incompréhensions.

Un film très pertinent et sans pathos sur une réalité sociale qui, comme le dit un ouvrier dans le film, est « une honte ».

Un Grand Prix mérité. Pour voir le reste du palmarès (très éclectique, et qui donne leur place à tous les genres et tous les formats), c’est ici.

Le thé ou l’électricité, de Jérôme le Maire, Belgique, 93 minutes.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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