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Evgueni Galperine : « En musique de film, ce n’est pas la quantité qui compte »

Evgueni Galperine : « En musique de film, ce n’est pas la quantité qui compte »

08 avril 2022 | PAR Yaël Hirsch

Evgueni Galperine forme avec son frère Sacha un duo de compositeurs de musiques de film aussi incontournable qu’éclectique (ils accompagnent aussi bien Éric Lartigau qu’Andreï Zviaguintsev ou la troisième saison de la série Baron noir). Alors que deux de leurs films, Ma famille afghane et Murina, sont à l’affiche du festival Music & Cinema de Marseille, cette fin de semaine, Evgueni Galperine nous a parlé de leur art. D’origine ukrainienne et russe et ayant grandi et à Kiev et à Moscou, il nous parle également de la manière dont la guerre en Ukraine l’a paralysé.

Avez-vous déjà été invités au festival Music & Cinema ?

Il y a six ans, juste après La Famille Bélier, nous avions une carte blanche avec mon frère, alors que le festival était à Aubagne. Nous avons pu rencontrer plusieurs professionnels, réaliser combien le festival est important pour ces rencontres entre réalisateurs et compositeurs et profiter de la belle ambiance. Nous avons assisté au concert de clôture. J’ai été impressionné par le travail fait en cinq jours sous la direction de Marc Marder.

On connaît bien les fratries de réalisateurs ou de musiciens classiques, cela semble plus rare pour la composition. Comment avez-vous commencé à travailler avec votre frère ?

Cela existe beaucoup dans la pop, les fratries qui travaillent ensemble, peut-être en effet moins dans la musique de film. Mon frère et moi avons grandi tous les deux dans la musique. Sacha faisait du violon et moi de la clarinette et nous jouions souvent ensemble. À un moment, nos chemins se sont séparés : je suis allé vers la musique de cinéma, lui a créé un groupe de rock et composait des chansons. Quelques années plus tard, je lui ai proposé de composer pour une scène, puis deux scènes ensemble, puis un film, puis deux films… Et cela ne s’est jamais arrêté. Nous travaillons de manière très différente et comme nous nous connaissons bien, nous pouvons travailler de manière séparée sur une scène. Nous parlons au préalable de la couleur générale, de l’émotion, de l’orchestration et nous finalisons parfois à quatre mains. Sur certains projets où il faut aller très vite, où par exemple nous avons un mois pour faire toute la musique d’un film, nous hésitons plus vite quand nous sommes tous les deux. Nous parvenons à choisir très vite les idées et à faire avancer les choses. Ce qui ne veut pas dire qu’à d’autres moments, nous ne prenons pas les deux ou trois jours de recherche et d’errance nécessaires à la création.

Vous considérez-vous comme des compositeurs européens ?

Complètement, nous sommes d’origine ukrainienne et russe, avons connu une forte influence de la musique classique, avec un père compositeur et une mère professeur de piano. Nous avons côtoyé les grands compositeurs européens du XIXe siècle dans notre enfance. Nous aimons beaucoup la culture américaine qui, elle-même, est issue de la culture européenne. Mais nos voyages, vivre à Kiev et à Moscou, le choc culturel de notre arrivée en France venant de pays soviétiques – nous avons soudain eu accès à beaucoup de choses et avons passé des journées entières au cinéma – nous ont forcément ouvert l’esprit. Dans l’art, ce qui compte le plus, c’est le fait de voyager, de voir le monde à travers la vision de l’artiste. Cette dernière permet de découvrir les choses sous un œil différent. L’œil des réalisateurs permet d’élargir nos palettes de sensations. Sans forcément passer du temps dans un autre pays, les films sont des voyages avec des réalisateurs qui font les choses différemment selon d’où ils viennent. Et c’est merveilleux comme compositeur de s’adapter et de passer d’un univers à un autre !

Comment s’est passé le voyage entre l’Europe de l’est et l’Afghanistan pour la musique de Ma famille afghane de Michaela Pavlátová ?

Ce film raconte l’histoire d’une Européenne qui va vivre en Afghanistan par amour. D’où une diversité d’univers musicaux et d’intériorités : il y a du pop-rock, parfois de la musique expérimentale un peu trouble qui nous raconte ce qui se passe dans la tête de l’héroïne. Parfois, il y a une musique un peu plus classique car le film a aussi une facture assez classique dans sa forme. Au niveau des couleurs, l’idée n’était pas de recréer la musique traditionnelle afghane. Nous n’aurions pas pu le faire de manière juste ! Nous avons créé une musique qui correspondait à un folklore qui n’existe pas vraiment : on y retrouve des percussions et certains instruments à cordes de la région. Mais il s’agissait surtout de raconter la vision de l’Afghanistan que peut avoir cette femme bienveillante. Le film est aussi un film d’animation, sa musique n’est pas différente d’une musique de film sur pellicule mais le dessin propose des moments de rêverie, où les choses se passent plus que dans les dialogue. Cela permet parfois une musique plus expérimentale pour essayer d’entrer dans l’imaginaire des personnages. Nous avons pu utiliser des sons plus expérimentaux.

Et comment avez-vous créé l’ambiance aquatique de Murina d’Antoneta Alamat Kusijanovic ?

Nous sommes en Croatie, donc encore en Europe de l’Est, mais c’est un tout autre univers. Il y a très peu de musique dans ce film qui est un vrai film d’auteur. L’idée n’était pas d’accompagner l’histoire par de la musique originale mais plutôt d’essayer de raconter l’univers intérieur de cette adolescente au premier moment crucial de sa vie, alors qu’elle est un peu introvertie et garde les choses en elle. L’idée de la musique était de raconter ce monde intérieur qui passe par la plongée. Littéralement, quand elle est débordée par l’émotion, elle plonge, elle se cache sous l’eau. Et c’est là, à quelques moments ponctuels, que la musique intervient, pour raconter l’univers de la protagoniste. Il nous arrive souvent de faire des projets avec peu de musique, par exemple pour Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev ou Scenes From a Marriage de Hagai Levi, où il y a trente minutes de musique sur l’ensemble de la série. Paradoxalement, c’est souvent quand le réalisateur considère pleinement la musique qu’il en demande peu : ce n’est pas la quantité qui compte.

Comment vivez-vous la guerre en Ukraine ? Vos proches sont-ils en sécurité? 

C’est une douleur horrible. Pendant les trois premières semaines de la guerre, j’avais l’impression de me réveiller chaque matin dans un monde parallèle. Même s’il y avait déjà eu l’annexion de la Crimée, on ne pouvait pas imaginer la suite. Pour mes proches ukrainiens, évidemment mon cœur se serre, je leur parle tous les jours au téléphone, parfois avec la peur de ne pas pouvoir les joindre le lendemain. Mais j’ai aussi beaucoup d’amis russes qui se sont réveillés du jour au lendemain dans un pays fasciste. Ce qui se passe en Russie en ce moment est difficile à qualifier : il y a des millions d’Ukrainiens qui quittent leur pays et des milliers de russes qui doivent aussi partir – notamment des artistes – car ils ne peuvent pas se taire. Alors que nous avons été sidérés au début, la guerre est dans une phase plus molle, même si certains moments sont encore très difficiles. Nous essayons d’aider, d’organiser ceux et celles qui sont forcés de partir du mieux que nous pouvons, pour leur trouver un toit ou du travail. Certaines réactions de l’Occident sont aussi extrêmes et hypocrites, certaines firmes restent en Russie, on a besoin de l’énergie russe mais on boycotte des artistes russes, même ceux qui ont des convictions anti-poutine et qui les affirment. On inflige une double peine à des gens qui quittent leur pays, laissent tout derrière eux, comme mes parents l’ont fait il y a 30 ans. Le prix qu’ils paient est fort et ce dont on les accuse est injuste.

Visuel © DR

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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