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[Cinéma du réel 2021] « Saxifrages – Quatre nuits blanches », fascinants portraits poétiques signés Klotz et Perceval

[Cinéma du réel 2021] « Saxifrages – Quatre nuits blanches », fascinants portraits poétiques signés Klotz et Perceval

18 mars 2021 | PAR Geoffrey Nabavian

Présenté au Cinéma du réel 2021, en Compétition pour le Grand Prix, ce nouveau film de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval est un recueil de portraits abstraits et poétiques, réalisé avec une maestria qui rend tous ces éclats de vie fascinants.

Le Cinéma du réel, Festival international du film documentaire, voit sa 43e édition se tenir. Jusqu’au 21 mars, les œuvres qui composent ses différentes sélections peuvent être découvertes, par les jurys comme par le public, sur la plateforme CanalRéel, entre autres. Avec chaque jour, de nouveaux contenus proposés, de même que lors des années où le Festival se tenait « en physique », dans les salles de projection du Centre Georges Pompidou à Paris notamment. On a l’occasion d’y découvrir en 2021 des films regardant le réel de façon crue, ou d’autres qui le décalent légèrement, pour tendre à l’abstrait.

De la vie, tout simplement, et de la poésie

Ce nouveau film de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval constitue un documentaire expérimental visant au poétique. Il emprunte son titre au poète René Char, et à son texte « Pour un Prométhée saxifrage » : « saxifrage » se rapportant aux plantes poussant dans les fissures. Au son d’une bande originale splendide, toute en boucles et variations et à la fois terrienne et abstraite, signée par Ulysse Klotz, le film s’intéresse à des hommes et femmes relativement jeunes encore traînant dans des rues de ville. Il faut comprendre a priori, que les « plantes » saxifrages du titre, ce sont eux. Ils profèrent, parfois en voix-off, des textes très littéraires, empruntés à des écrivains : à Robert Walser, Elio Vittorini, Allen Ginsberg, Didier-Georges Gabily (auquel le film est dédié), ou encore Winfried Georg Sebald. Ils ressemblent davantage à des ombres un peu abstraites, à des esprits légèrement tristes, qu’à des marginaux filmés de façon misérabiliste.

Ces êtres relativement jeunes donnés à regarder, à suivre, à sentir, n’ont pas l’air de morts-vivants, car la mise en scène du duo de réalisateurs reste sobre, pour commencer. Pas de plans de décors nimbés de nuit appuyés et grandiloquents, pas d’interprètes poussés à réciter de manière artificielle : la caméra cadre les corps à une hauteur juste, et n’esthétise rien, préférant s’en remettre aux frémissements de ces êtres, à leurs gestes infimes, pour générer de la vie. Parfois s’invite un ralenti un peu superflu, mais qui ne dure pas trop : le tout reste donc très digeste, côté forme. De la même manière, la lumière est belle et évocatrice, mais pas écrasante.

Une forme très juste

Quant aux interprètes, leur diction douce et pas précipitée parvient parfaitement à provoquer de la passion : on sent, comme pour la réalisation, beaucoup de vie dans leurs voix basses qui s’activent. Le rythme de leur parole, surtout, évite la monotonie du fait de la manière dont il est réglé : il tient en haleine. Et on peut saluer le travail ultra-précis sur le son, dû à Pierre Bariaud et Mikael Barre. Parfois, alors que le texte est dit en voix-off, c’est un regard frontal de l’interprète à l’écran, destiné au spectateur, qui  frappe, tant ces yeux-là sont chargés d’émotion, et bien regardés par l’œil de la caméra.

De même, la forme arrive à ne pas se limiter à ses principes de départ, et des choses sont tentées : on craint d’abord, lorsqu’un passage paraissant filmé en vision infra-rouge débute, que de la prétention inutile s’installe. Et bien non : cet essai de forme ne semble pas trop appuyé, au final, il parvient à être évocateur et à laisser rêver, et on peut même en rire, sans s’en moquer. Belle preuve encore une fois encore du caractère ouvert du film.

D’aucuns pourront trouver l’ensemble prétentieux. Pris comme tel, pourtant, le film apparaît comme un essai poétique assez aérien, assez simple et lyrique. Une sorte d’invitation à rêver au monde actuel – considéré sous un angle assez abstrait – avec ces jeunes errant dans la nuit donnés à suivre, qui parlent de leur état d’esprit global avec des mots très littéraires, essayant de se dire à eux-mêmes au final qu’il est encore possible de continuer à grandir, entre les deux moitiés de la fissure étroite où ils vivent. Lié d’une certaine manière à l’un des précédents films des deux réalisateurs, Low life, sorti en 2012, il peut se voir indépendamment cependant. Et très loin d’être plombant, il invite plutôt à un moment de grâce.

Le Cinéma du réelFestival international du film documentairecontinue jusqu’au 21 mars.

Visuels : © NKEP

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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