Cinema

Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution – avant-première dans le cadre de la retrospective Cinéastes de notre temps

Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution – avant-première dans le cadre de la retrospective Cinéastes de notre temps

07 juillet 2011 | PAR Smaranda Olcese

Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution, nouvelle collection mise en place par Nicole Brenez et Philippe Grandrieux et produite par Epileptic, dévoilait son premier film dans le cadre du cycle Cinéastes de notre temps organisé au Centre Pompidou.

Depuis le 27 avril, le Musée national d’art moderne propose une vaste rétrospective de la collection qui a attisé la passion des plusieurs générations de cinéphiles. Imaginée par Jeanine Bazin et André S. Labarthe, Cinéastes de notre temps a marqué les esprits par l’intensité des rencontres qui en constituaient le principe et par une liberté formelle essentielle et salvatrice. De jeunes cinéastes étaient invités à réaliser des films sur d’autres cinéastes. Ainsi François Truffaut, qui filme Roberto Rosselini pour le pilote de la série, Jacques Rivette et Jean Eustache qui signent en 1966 Jean Renoir le patron, Chris Marker qui réalise un film sur Andreï Tarkovski à partir d’images prises lors du tournage du Sacrifice, Jacques Rosier qui imagine un film rencontre avec Jean Vigo en 1964, 30 ans après sa mort ou encore Chantal Ackerman qui revisite son propre travail dans un documentaire au bord de la fiction. Mais le maître d’œuvre de cette série reste André S. Labarthe, infatigable et omniprésent, aux côtés de plus grands – Luis Bunuel, John Ford, Cassavettes, Scorsese, Nanni Moretti – devant la caméra duquel se rencontrent Fritz Lang et Jean Luc Godard pour parler cinéma dans Le dinosaure et le bébé en 1967. Sa capacité d’étonnement est restée intacte. Début 2011, il suit Michel Gondry dans son projet d’Usine de films amateurs construit dans les espaces Centre Pompidou. Il clôtura cette rétrospective, ce 9 juillet par un opus, qui était encore un work in progress il y a quelques semaines, No comment (à propos de Film Socialisme de Jean-Luc Godard). 50 ans et environ 100 films après, la série ne s’est pas essoufflée.

Et pourtant André S. Labarthe sait reconnaître dans Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution un outil de création et de transmission des savoirs autrement ancré dans le monde contemporain. En effet, si les initiateurs de cette nouvelle collection ne nient pas l’héritage de Cinéastes de notre temps, ils inscrivent jusque dans le titre même la volonté qui leur est propre – rendre hommage aux cinéastes connus et inconnus qui ont participé, avec des fusils, des caméras ou les deux simultanément, aux luttes de résistance et de libération tout au long du 20ème siècle.

La beauté et l’engagement pour la justice sociale sont portés par une même exigence. Le parcours de Masao Adachi en témoigne de la manière la plus juste. C’est à sa rencontre qu’est allé Philippe Grandrieux pour réaliser le premier film d’une collection qui emprunte son titre à une phrase de l’une des œuvres du cinéaste japonais. Figure marquante du cinéma underground japonais, il a réalisé la plupart de ses films entre 1960 et 1970, à une période charnière qui a préparé et accompagné les mouvements étudiants de 1968. Sei yugi, mélant sexualité de groupe, free jazz et influence du pop art, est tourné sur des véritables barricades universitaires. Après 30 ans de maquis en Palestine et au Liban, après avoir connu la guerre et les prisons, il est renvoyé au Japon avec interdiction de quitter le territoire. Il reprend aussi le cinéma. Ce sont ces années troubles et exaltantes qu’il évoque dans de longs passages, un quasi-monologue rare et envoûtant. Masao Adachi semble parfois s’égarer dans ses souvenirs, tourner en rond, il joue avec des mots. La rencontre entre les deux cinéastes se produit moins au niveau de la parole que dans la matière filmique elle-même.

En effet, le dialogue s’engage sur un autre plan, de manière beaucoup plus subtile et saisissante. Philippe Grandrieux le suit de près et de loin, le laisse sortir de la focale pour le retrouver à des moments d’une justesse à couper le souffle, a l’intuition d’un rythme de vas et viens incessants, entre l’acuité d’un instant et la perte du point dans un flou dense, chargé d’affects. Ainsi la première séquence du film nous découvre lentement, par à coups, un visage qui vient vers nous pour se retirer aussitôt et nous approcher à nouveau au gré des mouvements d’un balançoire. A la consistance laiteuse, d’un éclat voilé des images de Masao Adachi, le réalisateur de Sombre répond en fermant d’un cran le diaphragme de sa caméra. Son regard erre dans l’environnement proche du cinéaste japonais, s’attarde sur des fragments de paysage, se pose de manière insistante. Ainsi les lumières de la ville crépitant sur le corps d’une passante arrêtée à un feu rouge, les cerisiers en fleur, le ciel se chargeant d’une poésie inquiétante. Le visage de Adachi San est scruté en très gros plan, ausculté par l’image. Le récit d’un homme qui se raconte s’égraine avec une parcimonie due à la retenue japonaise, tributaire aussi d’un certain esprit moqueur, enjoué, à l’opposé de toute grandiloquence. L’image suit sa recherche, le questionne et lui répond à sa manière. Chacun fait son chemin et le dialogue s’enrichit de la densité de cette distance même qui les sépare.

La collection débute par une rencontre à la beauté rare et fragile qui n’a rien d’évident malgré le fait de partager les mêmes engagements esthétiques – cinéastes des puissances et des énergies corporelles, selon l’heureuse formule de Nicole Brenez – et sociaux. La caméra de Philippe Grandrieux déploie sa manière tout entière d’être présent à cette rencontre et d’aller vers l’autre. Il y va de la résolution et de la beauté.

Versailles remet la mode du XVIIIe siècle au goût du jour
Hussein Chalayan expose ses « Récits de mode » aux Arts Décoratifs
Smaranda Olcese

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *