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Cannes 2019, Compétition : « Sorry we missed you », un Ken Loach sobre et vivant

Cannes 2019, Compétition : « Sorry we missed you », un Ken Loach sobre et vivant

17 mai 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

En prenant cette fois comme cadre du mal-être social une entreprise organisée comme Amazon, Ken Loach signe un nouveau film où les personnages et la vérité du cadre emportent l’adhésion, malgré quelques défauts.

Dans Sorry we missed you, les effets de réalisation apparaissent sobres, dans la plupart des scènes. Ken Loach signe un film tendu comme un cri, à certains moments, qui fait confiance à la vérité de son atmosphère et de ses interprètes – au premier rang desquels les exceptionnels Kris Hitchen et Debbie Honeywood – pour laisser les questions sociales qu’il pose émerger.

La cible de sa critique est cette fois une entreprise coordonnant des livreurs, dont le fondateur est obsédé par des objectifs de rentabilité, au détriment du bon moral des transporteurs qui « travaillent avec lui ». Parmi ceux-ci, Ricky, gars volontaire et nouveau dans le secteur, qui désire gagner davantage d’argent qu’avec ses petits boulots, afin de sortir définitivement de la précarité et d’acheter une maison pour lui et sa famille. Mais tout se paie, et Ricky se trouve obligé de faire beaucoup d’heures, et sa femme d’aller exercer son travail d’aide à domicile sans voiture… Si bien qu’ils s’effondrent tous deux dans leur canapé lorsqu’ils rentrent le soir dans leur foyer.

Film à la pensée ouverte

Habités par une énergie sanguine, les personnages du film demeurent, pour la plupart, attachants et crédibles. On s’accroche donc à leurs pérégrinations, d’autant plus que le montage est alerte et ne souligne pas les intentions via des scènes trop longues. On remarque aussi l’ambiance musicale, bien dégagée…

Et si Ken Loach paraît vouloir crier contre le travail qui sacrifie l’humain contre de l’argent, et contre la logique capitaliste, il montre bien que les choix du héros sont volontaires et ont un but (via la scène d’ouverture), et prend garde également à ne pas rendre ce personnage prisonnier d’une idéologie : à ce titre, la fin du film le montre en situation compliquée, mais encore une fois prêt à faire des choix à lui seul, quitte à s’amocher encore plus. Le talent du réalisateur amène aussi des scènes qui pourraient tomber dans le pathos à prendre davantage la forme de cris de rage. Et même le patron de l’entreprise, obsédé par ses chiffres, arrive à apparaître nuancé, dans une séquence avec coup de fil, entre autres.

Sorry we missed you n’en reste pas moins, hélas, imparfait. On peut juger, ainsi, que le principal reproche à faire au film réside dans ses éléments perturbateurs, dans les problèmes auxquels le héros se trouve confronté : le personnage du fils est trop peu fouillé, et le deuxième élément qui vient mettre un frein au travail du protagoniste principal apparaît mal amené, et prétexte à une scène exagérée et complaisante. L’impact du récit s’en trouve un peu amoindri.

Il n’en demeure pas moins que ce nouveau film de Ken Loach reste suffisamment ouvert et pertinent pour intéresser. Lorsque tous les membres de la famille demandent au père que « tout redevienne comme avant », comme avant que cet homme se lance dans sa quête du « plus d’argent », afin de donner à sa femme et ses enfants un cadre de vie plus agréable, on a l’impression d’avoir le droit d’entendre ce « comme avant » de différentes façon, et de l’approuver ou pas. Signe que le film, présenté en Compétition à Cannes 2019, est réussi.

Geoffrey Nabavian

Retrouvez tous les films des différentes sélections dans notre dossier Cannes 2019

Visuel : © Joss Barratt

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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