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Cannes 2018 : « Un grand voyage dans la nuit », histoire de fantômes chinois avec un regard original

Cannes 2018 : « Un grand voyage dans la nuit », histoire de fantômes chinois avec un regard original

18 mai 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Bi Gan, le réalisateur de Kaili Blues, film découvert en France en 2016 et distribué par Capricci, revient avec un drame sur le souvenir, entre plusieurs tons, doté d’un style certain.

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Dès la première scène de ce nouveau film de Bi Gan – cinéaste remarqué en France pour Kaili Blues – le temps suspend son vol, dans tous les sens du terme : les lieux habités par la caméra du réalisateur sont visités par des personnages dont on ne sait pas très bien s’ils sont des vivants, ou des fantômes. La première séquence semble en tout cas donner à voir le héros (joué par le charismatique et triste Huang Jue) en plein dialogue avec son passé…

Cette oeuvre prend son temps pour mêler drame romantique profond, réflexion sur les avancées économiques de la Chine et histoire policière. Son ton vaporeux et sobre, renforcé par des dialogues énigmatiques, lui est dicté par sa mise en scène : la caméra se balade dans tous les recoins, dans tous les angles des endroits filmés, jusqu’à quasiment faire d’eux des paysages mentaux. Le même traitement est appliqué, au niveau de l’arrière-plan social du film : les vues aériennes de la région décrite, les images de train dans la nuit, deviennent des visions quasi abstraites, par l’intermédiaire du regard de Bi Gan.

Les deux interprètes principaux du film (Huang Jue, donc, et sa partenaire Tang Wei) parviennent, eux, à rester intenses, malgré leur jeu très intériorisé et leur nature, peut-être spectrale : on sent leur chair. Ils errent, mais leurs corps nous touchent quand même, par les attitudes qu’ils affichent. Le premier cherche la seconde, au sein d’une région où il est venu pour affaires. Il la recherche dans ses souvenirs davantage que dans le monde qu’il a devant ses yeux… Tout l’intérêt du film réside dans l’espace aux possibilités illimitées que Bi Gan arrive à faire émerger, grâce à son travail sur la mise en scène.

La durée, et le rythme de l’oeuvre, restent deux éléments essentiels pour que son étrange magie opère. Il faut accepter, au début, de se glisser dans ce monde où l’on ne comprend pas tout, où l’on est pas sûr de savoir quel personnage on suit, où la lenteur peut amener un peu à décrocher, en quelques endroits. Si l’on opère cet effort, on peut ensuite voguer librement dans le monde qui nous est offert. Et dont la richesse culmine lorsque commence une très longue séquence pour laquelle des lunettes 3D doivent être chaussées. Un passage-fleuve tourné en plan-séquence… Pour ce qu’il tente, et surtout, la façon dont il transfigure avec sobriété ce qu’il filme, dans la plupart de ses scènes, Un long voyage dans la nuit est un film à vivre. Qui présente même assez de substance pour se prêter à plusieurs visions.

Film présenté à Cannes 2018 dans la section Un Certain Regard, Un grand voyage dans la nuit sortira dans les salles françaises le 22 août.

Retrouvez tous les films du Festival dans notre dossier Cannes 2018

Geoffrey Nabavian

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Visuels : © Bac Films

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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