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[BERLINALE] « Mr. Jones » de Agnieska Holland : la vérité, à quel prix ?

[BERLINALE] « Mr. Jones » de Agnieska Holland : la vérité, à quel prix ?

16 février 2019 | PAR Samuel Petit

Après son dernier film, Pokot, primé à la Berlinale en 2017 par le « Prix-Alfred-Bauer pour un film de fiction ouvrant de nouvelles perspectives », Agnieszka Holland revient cette année, pour notre plus grand plaisir, avec Mr Jones, une fiction inspirée de l’histoire vraie du journaliste d’investigation anglais Gareth Jones. Comme à son habitude, la réalisatrice polonaise nous propose un film rythmé, aux airs de thriller politique.

Jeune, brillant, courageux et un brin naïf, Gareth Jones (James Norton) est journaliste et conseiller du premier ministre anglais David Lloyd Georges au début des années 30. Intrigué par l’apparente modernisation accélérée de l’URSS présentée par Staline, il décide de se rendre à Moscou pour interviewer ce dernier et voir de ses propres yeux quels sont les secrets du régime.

Sur place, il découvre qu’un de ses correspondants a été assassiné pour des raisons obscures puis rencontre Ada Brooks (Vanessa Kirby) qui lui révèle la chape de plomb que le régime stalinien maintien sur les conditions de vie de sa population dans ses régions périphériques, et notamment en Ukraine. Il décide de se rendre clandestinement sur place. Il découvre alors l’étendue de la famine qui frappe la population et comprend que le régime vend ses récoltes à l’étranger pour financer son industrialisation plutôt que pour nourrir sa population.

Capturé par les autorités russes puis renvoyé à Londres, il publie dès son retour un article révélant les horreurs dont il a été témoin. S’enclenche alors un bras de fer entre lui et les autorités russes qui nient purement et simplement les faits exposés par le jeune et fougueux journaliste. C’est notamment par échange d’articles interposés, entre Walter Duranty (Peter Sarsgaard), prix Pulitzer, correspondant anglais à Moscou et aux mains du pouvoir russe, que la bataille pour la vérité se déroule. Seul contre tous et bien qu’animé d’un devoir moral profond, Gareth Jones ne pourra faire face aux menaces venant de tous bords. Ses révélations, cependant, inspireront un certain George Orwell pour sa Ferme des Animaux, dont on connait le retentissement mondial et la postérité.

D’abord, il est difficile de passer à côté de l’aspect historique de Mr Jones. Et ce n’est pas par hasard. Mr Jones est né de la rencontre d’Agnieska Holland et Andrea Chalupa, deux femmes, l’une réalisatrice, l’autre écrivaine, pour qui ce film relève du « devoir moral », à l’image du protagoniste de leur film. La grande famine ukrainienne, Holodomor, littéralement « extermination par la faim » est, selon leurs dires, « l’un des plus grand crime du XXème siècle ». Ce film a été l’occasion pour elles de donner la parole aux victimes mais aussi de pouvoir informer les spectateurs de ce drame trop peu connu, voire tabou, qui aurait fait entre 2,5 et 5 millions de victimes.

Le choix n’a toutefois pas été de réaliser un documentaire mais bien un film de fiction, un thriller d’investigation. C’est entourée d’une équipe – qu’elle n’a pas manqué de remercier lors de la conférence de presse – qu’elle a pu le réaliser. La musique, la photographie, les acteurs, la lumière, les costumes mais également les décors ont tous contribué à créer une atmosphère à mi-chemin entre le film d’aventure et l’épopée moderne.

Finalement, A. Holland réussit à offrir un film rythmé, intriguant et divertissant mais également porteur d’un message historique et politique fort. Comme elle a pu le faire avec la thématique écologique avec le film Pokot en 2017, elle ne manque pas de proposer une réflexion sur des sujets brûlant d’actualité: le rapport des Russes aux Ukrainiens, et plus généralement aux populations regardées sous l’Union soviétique comme vassales, ainsi que la corruption politique des médias et la recherche de la vérité dans nos démocraties modernes.

William Meignan

Bild: Robert Palka / Film Produkcja

 

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Samuel Petit

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