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Un saisissant portrait de la Colombie au Festival Biarritz Amérique Latine

Un saisissant portrait de la Colombie au Festival Biarritz Amérique Latine

05 octobre 2020 | PAR Jules Bois

Cette année, le Festival Biarritz Amérique Latine réunit les œuvres de trois cinéastes, Joel Stängle, Marta Hincapié Uribe et Simón Uribe. Chacun à leur manière, ils ont consciencieusement posé leur chevalet pour y dépeindre un pays : la Colombie. Chronique d’un remarquable portrait.

Le brouillard de la paix : la mémoire tourmentée d’un pays meurtri

Pour son quatrième film, La Niebla de la paz, Joël Stangle propose un regard sur le conflit armé colombien qui sévit depuis un demi-siècle. Ce regard, c’est celui des Forces Armées Révolutionnaires (FARC) de Colombie, la principale guérilla communiste impliquée dans le conflit contre l’État et les groupes paramilitaires. Nous suivons deux guérilleros qui cherchent à transmettre la mémoire de la guerre et du mouvement dont ils ont fait partie jusqu’au désarmement de ce dernier. L’un par le recueil écrit de témoignages de ses compagnons sur le terrain, dans la jungle colombienne, et l’autre en filmant le dernier processus de paix en date entre le gouvernement colombien et les FARC à la Havane en 2016.

C’est un espoir que J. Stängle filme dans ce documentaire. Un immense espoir suscité par les accords de paix. L’espoir de voir une guerre qui a élevé une génération entière, enfin s’évanouir. Un espoir transformé en amertume par la difficile transition à la vie civile, et par le constat que malgré leur combat et leurs idéaux communistes, rien n’a changé. La Niebla de la Paz donne corps et voix à des hommes et des femmes qui contemplent et racontent une vie de souffrance et de violence avec humilité et sagesse. Non content d’humaniser un conflit trop souvent résumé à une guerre d’acronymes, le réalisateur germano-américain expose sans didactisme mais avec clarté les enjeux qu’il dépeint. Ajoutons pour finir un éloge de la photographie, superbe et minutieuse ainsi qu’un usage maîtrisé de la musique qui offre un rendu final des plus remarquables.

Les raisons du loup : l’impossible déconnexion de la réalité 

Sans concertation, Marta Hincapié Uribe offre un regard complémentaire à La Niebla de la Paz. Las Razones del lobo propose un autre versant du conflit, celui des ultra-riches colombiens. Fille d’un père ingénieur civil et maire de Medellín conservateur et d’une mère sociologue aux inclinations socialistes, elle a grandi dans une Colombie parallèle, celle d’un de ces clubs privés de Medellín coupés de la réalité du pays par des grillages et des hommes armés. En voix-off, elle raconte la même histoire, celle de la Colombie, qu’elle a vécue à travers le prisme de sa classe. Pour accompagner sa voix, les images de l’intérieur du club, terrain de jeu absurde tant par sa taille que par ce qu’il représente. 

Ce témoignage est intéressant, pour ce qu’il offre à entendre plus qu’à voir. Il est regrettable qu’aucune image de ce qu’il se passe vraiment dans ces clubs n’ait pu se retrouver à l’écran. Ce qu’il offre à entendre, c’est l’histoire d’une élite politique et économique qui a échoué à se préserver de la violence qu’elle a contribué à financer pour jouir d’une paix relative. C’est aussi l’histoire d’hommes et de femmes héritant des haines, des peurs et surtout des traumatismes de leurs parents en même temps que de leurs biens.

Une réserve cependant : serait-il possible que Las Razones del lobo fasse écho au poème Los motivos del lobo, poème du célèbre poète nicaraguayen Rubén Darío ? Un poème reprenant la légende du « loup de Gubbio », un loup sanguinaire devenu paisible et aimant après la parole divine de Saint François d’Assise. Ici une variante cependant : le loup justifie sa férocité expliquant qu’il l’exerce malgré lui, contrairement aux Hommes à qui il reproche une nature cruelle et brutale qui le pousse à redevenir le loup sanguinaire qu’il avait été. Si Marta Hincapié Uribe y fait référence dans ce film, alors l’intention est discutable. Ce pourrait être un mea-culpa timide d’une élite intellectuelle consciente de sa position dominante et de son implication préjudiciable dans l’histoire du pays. Mais si ce film est une approche justifiant cette position de l’élite par la remarque qu’eux aussi ont souffert, alors l’intention parait moins louable.

Quelles que soient les intentions de départ, ce film reste un contrepoint intéressant à écouter sur le conflit armé colombien qui ne cesse de démontrer sa mémoire traumatique et l’actualité de ses conséquences.

Suspension : chronique d’un abandon

Suspensión est le premier film de Simón Uribe, géographe de profession. Il aborde dans son documentaire l’incapacité de L’État colombien à tenir ses engagements en matière de politiques publiques d’aménagement du territoire. Dans la région reculée de Putumayo, dominée par la jungle amazonienne, le seul moyen pour les ruraux de rejoindre les artères du pays est d’emprunter « le tremplin de la mort », l’une des routes les plus dangereuses au monde. Un chemin plus qu’une route, à flan de montagne, responsable de la mort d’une centaine de personnes par an et régulièrement détruite par les crues, qui emportent vies et infrastructures. Pour pallier ce problème, est engagé depuis des décennies un projet pharaonique : construire une immense autoroute traversant la jungle amazonienne. Utopie ou cauchemar, qu’importe, puisque le projet est une véritable toile de Pénélope. Témoin le plus récent de ces travaux laborieux : un pont immense, inachevé par manque de fonds, symbole du désengagement financier et politique au sein de ces territoires excentrés.

Si le film de Simón Uribe ne parvient pas à concilier parfaitement documentaire didactique et cinéma contemplatif, le documentaire parvient dans l’ensemble à illustrer son propos. L’absurdité d’un tel projet et le sentiment d’abandon des locaux est palpable. C’est une colère sourde qui se manifeste dans cette œuvre : la colère née du constat de l’incapacité des politiques publiques colombiennes à respecter leurs engagements, la colère de voir des fonds publics s’évaporer dans des entreprises de construction privées qui ne rendent de comptes qu’à elles-mêmes. Une colère et un sentiment d’abandon que saisit avec brio Simón Uribe.

En conclusion, trois regards marquants sur la Colombie que le Festival Biarritz Amérique Latine nous a permis de découvrir. Trois regards complémentaires et paradoxalement conflictuels, témoins de la complexité et de la profondeur d’un pays meurtri.

Visuels : Photos issues du catalogue du Festival Biarritz Amérique Latine

 

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Jules Bois

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