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« R.M.N. » de Cristian Mungiu, radiographie d’une Europe sous tension

« R.M.N. » de Cristian Mungiu, radiographie d’une Europe sous tension

14 octobre 2022 | PAR Olivia Leboyer
R.M.N.

Le cinéma de Cristian Mungiu respire selon un rythme singulier. Dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Palme d’or 2007) ou dans Baccalauréat (Prix de la mise en scène 2016), la course contre la montre, pour avorter ou pour obtenir le diplôme, était filmée avec une tension froide. Ce nouveau film, R.M.N., se rapproche davantage d’Au-delà des collines (Prix du scénario, Cannes 2012), où l’amour de deux nonnes orthodoxes se voyait sanctionné avec une brutalité collective inouïe : une impression de grand calme, de temps suspendu, avant la résolution violente. Le sujet ? L’histoire européenne, ses entrelacs et, hélas, la triste spirale du bouc émissaire. Toute La Culture avait rencontré Cristian Mungiu en juillet au Festival de La Rochelle (voir l’interview).

L’I.R.M. d’une société fragmentée
Le titre R.M.N. est l’acronyme, en roumain, de Rezonanta Magnetica Nucleara. Soit I.R.M., en français. Une I.R.M., nous en voyons bien une, furtivement, dans ces 2h de film, lorsque le père du personnage principal, après un malaise, passe un examen, mais c’est la communauté villageoise transylvanienne et, plus largement, toute société fragmentée, que Cristian Mungiu passe au scanner. La radiographie porte sur les tendances humaines à exclure l’autre, à se replier étroitement sur des traditions ancestrales pour refuser l’ouverture à d’autres cultures, par un réflexe de peur, de manque de confiance. Comme dans une I.R.M., un faux calme, à peine une ligne, mais l’explosion couve.

Le film s’ouvre dans la violence : Hiver 2019, en Allemagne, dans un abattoir de moutons, Matthias (Marin Grigore) se fait traiter de « Gitan » par son chef d’atelier. Immédiatement, il réagit par un coup de boule et se fait virer. Les Gitans, à ses yeux, ce sont les autres. Pourtant, ce Matthias Auner est aussi un Roumain immigré, la famille de son Papa Otto venait du Luxembourg. « Pas même d’Allemagne« , le chambrent des copains. Dans cette toute petite communauté villageoise de Transylvanie, des Roumains, donc, mais aussi des Roumains venus de Hongrie, d’Allemagne, du Luxembourg, et quelques Gitans, chassés depuis peu.

Le pain de la discorde
La force du film tient à la manière dont Mungiu déplace le regard. Pendant près d’1h30, nous suivons essentiellement notre anti-héros Matthias, cet homme au bout du rouleau, qui n’est à sa place nulle part. Ni chez sa femme et son fils, ni chez son ancienne maîtresse, ni chez son vieux père malade. En arrière-plan, comme un discret motif, deux Sri Lankais sont arrivés au village, juste avant Noël, recrutés dans l’usine de boulangerie industrielle. La gérante en est Csilla (Judith State), l’ex-maîtresse de Matthias, une femme libérée, élégante, qui avance seule depuis son divorce. La boulangerie a besoin d’embaucher en urgence 5 ouvriers, pour espérer obtenir des subventions européennes. Les conditions de travail étant misérables, aucun Roumain ne se présente. Csilla et sa patronne attendaient plutôt des Asiatiques – réputés durs à la tâche – mais l’installation des deux Sri Lankais, discrets et polis, semble se passer sans heurt.

Point de bascule de cet équilibre instable, une scène d’une grande puissance : Pour Noël, le curé dit la messe, dans la jolie Eglise blanche, les fidèles chantent, quand les deux Sri Lankais poussent la porte et entrent. Immédiatement, un homme se lève et, fermement, sans un mot, les repousse dehors.

A partir de cet instant s’enclenche la mécanique folle du bouc émissaire. L’effet de groupe joue à plein et, dans un long plan-séquence d’assemblée villageoise, la parole se libère. Certes, un groupe Facebook contre ces étrangers avait été créé, où les messages haineux transpiraient. Mais à présent, les choses vont se dire ouvertement. La détestation de l’Europe, qui distribue des subventions inadaptées (« Pourquoi ne pas refaire les autoroutes, plutôt ?« ), la force des préjugés auxquels les Roumains se sentent en butte (« L’Europe nous considère comme son parc d’attraction. On ne veut pas être le zoo de l’Europe !« ), le racisme le plus primaire (« Avec les Sri Lankais, on est sûrs d’avoir du pain noir tout de suite. »).

Une mosaïque européenne enchevêtrée
Matthias représente une sorte de catalyseur des frustrations contemporaines : d’apparence très virile, il est en réalité un faible. Toujours un fusil à la main, symbole phallique. Mais c’est bien Csilla, qui promène chez elle une nudité déliée, verre de vin à la main, qui le domine. Ni travail, ni harmonie familiale, quel homme est-il aux yeux de son fils, qui ne parle plus ? Comment faire de son fils un homme ? Question un peu archaïque. Le petit garçon est muet, depuis qu’il a vu quelque chose de terrible dans la forêt. « Tu dois savoir te battre pour ne pas te faire écraser » lui assène Matthias, alors que lui-même est constamment humilié par la société. Entre les fêtes traditionnelles, processions d’homme-ours à clochettes, et les évolutions de la mondialisation, les repères sont brouillés pour ceux qui ne s’adaptent pas. Et les ancêtres ne meurent plus comme avant.

Avant que l’action se précipite, une belle scène de déjeuner nous montrait, à table, l’entrelacement des langues. La conversation passait souplement du roumain au hongrois, à l’allemand, au rom, en passant par l’anglais et le français. Entre deux bouchées de cozonac, le patriarche reconnaissait que la Roumanie était une mosaïque qui, coincée entre les Empires, avait constamment résisté aux envahisseurs. Mais ici, la société ne forme pas un tout solide, pas de place pour la solidarité. Dans R.M.N., Christian Mungiu filme une implosion sourde, un gâchis. « Et, si cela explose, nous ne serons même pas dans les journaux. » remarque Matthias, dans la scène de l’assemblée. Sentiment de dérision et d’abandon, où seule l’opinion publique fait encore peur. Car le sacré, dans I.R.M. est bien peu présent. Ce n’est pas un hasard si les haines rentrées sortent justement lors d’une messe. Dans les plans de forêt, où les flocons gris-bleu voltigent en tous sens, demeure quelque chose de beau et de triste, que Matthias regarde parfois : qu’y voit-il ?

R.M.N. de Cristian Mungiu, Roumanie, 2h05, avec Marin Grigore, Judith State, Macrina Barlandeanu, Orsolya Moldovan, Andrei Finti, Mark Blenyesi. Sélection officielle Festival de Cannes 2022. Sortie en France le 19 octobre 2022.

visuels: photo officielle du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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