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« Les Étendues Imaginaires », un récit inégal entre drame social et film noir

« Les Étendues Imaginaires », un récit inégal entre drame social et film noir

18 février 2019 | PAR melanietlmt

Faut-il aller voir le nouveau film de Yeo Siew Hua sur la disparition d’un migrant recherché par deux policiers ? Oscillant entre poésie et digressions stylistiques, ce long-métrage possède des qualités indéniables, ainsi que des défauts inhérents, dont on va tenter de faire le point ci-dessous.

Un ouvrier a disparu. Il s’appelle Wang, il travaille sur le chantier des berges de Singapour. Cela fait déjà plusieurs jours que ses collègues ne l’ont pas vu. Deux policiers sont à sa recherche, mais comment retrouver la piste d’un homme qui n’a pas d’existence officielle dans le pays où il vit ? Alors l’inspecteur Lok s’immerge dans la vie de ce migrant chinois : il rencontre le big boss du chantier et son fils Jason, s’allonge sur son lit infesté de puces dans l’un des nombreux dortoirs insalubres où vivent les ouvriers, découvre les fêtes clandestines organisées par ces hommes désenchantés, qui peuvent alors danser librement et oublier leur quotidien. Et lorsqu’il se rend compte qu’il partage avec Wang des nuits blanches causées par des insomnies chroniques, il découvre que ce dernier fréquentait un cybercafé ouvert 24/7 visible depuis la fenêtre de sa chambre. Il y rencontre une jeune femme énigmatique, et une salle où des gamers s’acharnent sur des jeux de guerre. Il s’avère qu’elle connait bien Wang, qui y venait tous les soirs…

C’est un film lent, identifiable comme singapourien au premier coup d’oeil (n’y aurait-il que des caucasiens au casting, qu’un certain je-ne-sais-quoi dans l’atmosphère du film permettrait aux spectateurs d’être cependant dirigés dans la bonne direction de son origine), très différent des long-métrages chinois ou japonais, ni tout-à-fait noir ni tout-à-fait drame social. Le réalisateur est parvenu à reconstruire métaphoriquement le cercle vicieux dans lequel sont enfermés ces migrants (une personne sur quatre à Singapour), dont l’arrivée sur l’île marque le début d’une existence de dur labeur loin de leurs familles restées en Malaisie, en Inde, au Cambodge ou ailleurs. En démarrant Les Etendues Imaginaires sur une « fausse » plage artificielle, qui est en réalité un gigantesque chantier visant à agrandir le territoire avec des gravats acheminés depuis d’autres terres asiatiques, et en le clôturant avec une fête sur un rooftop, le cinéaste amène son public à croire qu’Ajit (le seul ami de Wang, que ce dernier a rêvé mort) et Wang (en train de danser là-haut sur le toit de l’immeuble) sont deux hommes plutôt chanceux dans leur malheur : on les croyait disparus, et tous deux sont en vie ! Mais leurs passeports sont toujours détenus par Jason, le fils du directeur du chantier, et ils sont plus que jamais prisonniers de cette terre qui n’existe même pas officiellement sur la carte. La boucle est bouclée, la musique et le feu de joie sont illusoires, personne ne s’échappe de cette étendue imaginée et créée par l’homme. Ces êtres sans rêve et sans patrie, endettés et étouffés par la solitude, dont la parole n’a aucune valeur et les yeux fatigués ne discernent plus la fiction de la réalité, craignent autant de perdre leur travail éreintant que de le garder. Des cauchemars s’emmêlent au récit, depuis le jeu vidéo de guerre ultra-agressif qui bug en envahissant l’écran jusqu’à l’hallucination de Wang découvrant le corps sans vie de son ami Ajit, enterré dans le sable. Est-ce la fatigue qui trouble l’esprit de ces hommes ?

Les Etendues Imaginaires souffre de quelques baisses de rythme lors de passages contemplatifs un peu longs, qui viennent rompre le charme porté par les scènes surréalistes et inattendues offertes par le film (tel ce moment où Lok, ne pouvant dormir, se met à faire du tapis de course tout nu dans son salon). Ceux qui apprécient les ambiances étranges ne seront pas déçus !

Les Etendues Imaginaires, Yeo Siew Hua, en salles le 6 mars

 

Visuel : Copyright Epicentre Films

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