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« L’amant d’un jour » Garrel filme la tendre confiance entre une fille et son père [Cannes 2017, Quinzaine]

« L’amant d’un jour » Garrel filme la tendre confiance entre une fille et son père [Cannes 2017, Quinzaine]

19 mai 2017 | PAR Olivia Leboyer

D’un film à l’autre, Philippe Garrel creuse ses obsessions, interroge le couple, ses palpitations et ses brusques arrêts du cœur. La fraîcheur et la sincérité, intactes, nous touchent directement. L’amant d’un jour est présenté aujourd’hui, en compétition, à la Quinzaine cannoise (où, l’an dernier, Philippe Garrel présentait le très beau L’ombre des femmes), et sort dans les salles françaises le 30 mai.

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Philippe Garrel sonde les questions du cœur comme s’il s’agissait de la chose la plus importante au monde. Avec lui, nous y croyons. Et L’amant d’un jour parle de la foi en l’amour. Jeanne (Esther Garrel) vient d’être quittée par celui qu’elle aime et sa douleur est insupportable. Prostrée, tremblante, elle ne sait plus si sa vie vaut encore toute cette peine. Alors, elle se réfugie naturellement chez son père, Gilles, un prof de philo admiré de ses élèves (Eric Caravaca). Justement, il vit une histoire d’amour avec l’une d’elles, de l’âge de sa fille. Méfiante au début, Jeanne se laisse apprivoiser par cette Ariane (Louise Chevillotte) attentive et consolante.

« Ça va passer, ça passe toujours », lui glisse Ariane. Jeanne ne la croit pas. Le chagrin ne passe pas. Chez Ariane, dans la plénitude de son amour avec Gilles, des ombres s’invitent. Comme cette idée, assez désabusée, que les amours ont une fin, doivent avoir une fin. L’une des premières scènes du film nous montre Ariane et Gilles en pleins ébats, debout contre un mur. Abandonnée, sauvage, Ariane semble très naturelle. Mais, plus tard dans le film, nous verrons la même scène, à deux reprises, avec deux autres partenaires. Répété, le motif perd de son sens. Que veut dire l’amour ? Y a-t-il quelque chose au-delà des gestes ? Pour Jeanne, l’amour physique avec un inconnu n’a rien d’intéressant, c’est une impossibilité, ou bien une erreur. Lorsque Ariane se vante en souriant de son pouvoir sexuel, Gilles la traite gentiment de Narcisse. Il en est conscient, la jeune fille s’observe beaucoup et joue de son corps comme d’un instrument de musique.

L’âge a-t-il quelque chose à voir là-dedans ? Immaturité ou innocence, désir donjuanesque ou foi dans l’éternel amour, les deux jeunes filles paraissent opposées en tout point. Au point, parfois, de se ressembler dans leur intransigeance. Ariane et Jeanne ont toutes les deux vingt-trois ans, mais une conception de l’amour différente. Mais ressent-on les sentiments exactement comme on les conçoit ? Comme chez Benjamin Constant, l’esprit occupe beaucoup de place dans la formation de l’amour et gouverne assez bien les corps. Au fond, Ariane et Jeanne paraissent obéir à une forme de croyance dans l’amour, qui leur est propre. Si on croit que l’amour a une fin, alors il se termine. Si on croit que l’amour existe, alors il renaît. A côté d’elles, Gilles le philosophe comprend et souffre quand même. A sa fille, quels conseils transmettre ? Etre fidèle à quelqu’un, à certaines choses, à des sensations ou des souvenirs, l’équation intime n’est pas toujours facile à déchiffrer.

Petit animal convulsif, au regard égaré, Esther Garrel éblouit, filmée par son père avec tendresse et pudeur, comme un sujet précieux. Louise Chevillotte incarne une Ariane sensuelle et secrètement blessée. Quant à Eric Caravaca, la mélancolie tranquille et sombre, comme d’habitude, lui va à ravir. Autre personnage important du film, la musique de Jean-Louis Aubert, compagnon de route de Garrel depuis quelques films.

Est-il besoin de dire que L’amant d’un jour est un film qui marque ? Le regard de Jeanne sur le couple que son père forme avec sa jeune maîtresse rappelle La Jalousie, autre très beau film de Garrel (avec Louis Garrel et Clotilde Hesme). Mais ici, la petite fille a grandi et son besoin d’amour occupe pleinement l’écran.

L’amant d’un jour, de Philippe Garrel, France, 1h16, avec Eric Caravaca, Esther Garrel, Louise Chevillotte ; musique de Jean-Louis Aubert. Quinzaine des Réalisateurs 2017, sortie le 31 mai 2017.

Visuels : affiche, photo et bande annonce officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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