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« It Follows » : Marche ou crève

« It Follows » : Marche ou crève

06 février 2015 | PAR Willy Orr

Une jeune fille surgit d’une maison en talons hauts et nuisette, jolie poupée aux formes voluptueuses. On sait déjà que la pauvre petite n’ira pas bien loin, elle qui finit effectivement deux scènes plus loin désarticulée, une jambe retournée à l’horizontale sur le sable fade d’une plage au petit matin. Le cadre est maitrisé, la mer en arrière plan épouse l’immensité de notre ignorance face à cette vision percutante, puisqu’enfin on ne sait pas qui (ou quoi) a pu commettre une telle horreur. L’hameçon est lancé, on y mord vite : soyez prévenu, It Follows (Nous vous en parlions en septembre), second film de David Robert Mitchell, grand prix au festival Gérardmer 2015, est le meilleur film d’horreur de ces dernières années.

[rating=4]

Nous l’attendions, ce film qui finirait enfin par arrêter de nous assommer à coup de jump-scare. Spectateurs exigeants, déprimés par le manque d’innovation dans un genre pourtant iconique du cinéma mais malmené par une succession de films de médiocre facture, nous étions contraints à ramper dans les clichés tels des zombies à la recherche de chair fraiche. Nous étions très, mais alors très affamés. Ne cherchez plus, la viande est là!

Jay, adolescente blonde aux lèvres fines, est séduite par un beau garçon, Hugh. Leur premier rendez-vous est avorté suite à un malaise du mâle au cinéma, provoqué par la mystérieuse vision d’une femme à la robe jaune qu’il est le seul à voir; le spectateur et Jay n’ayant sous les yeux que l’entrée d’une salle de projection vide. Le second  parait plus concluant, puisque le couple passe à l’acte dans la voiture de Hugh. Il se trouve que la pauvre Jay se voit alors transmettre une maladie d’amour traitresse.

En effet, une créature va se mettre à la suivre pour la tuer. D’où vient-elle? Pourquoi agit-elle ainsi? Aucune réponse ne sera donnée. L’idée brillante du film de D.R Mitchell repose ailleurs, et s’articule en deux temps : cette sale bête n’est visible que par ceux qui sont contaminés. Impossible donc pour Jey d’être aidée par qui que ce soit, elle seule peut percevoir la menace. D’autre part, cette créature à l’apparence humaine, mais qui change de forme à sa guise (coucou John Carpenter) marche. Exactement. Pas d’un pas outrageusement ralenti comme un mort-vivant, mais d’une démarche lancinante, décontractée, et surtout affreusement normale.

Cette normalité vient faire écho aux protagonistes du films, qui sont des adolescents classiques. Les garçons, d’abord : d’un coté le brave Paul, complexé face aux nymphes qui l’entourent. De l’autre le vaillant Greg, preux chevalier en puissance. Pour les femmes, il y a bien sûr Jay, la délicate demoiselle en détresse. Puis sa grande sœur, Kelly aux grosses cuisses, qui jalouse la plastique de l’héroïne. Enfin une dernière adolescente lunaire, Yara, perdue pendant tout le film dans la lecture de l’Idiot de Dostoïevski, que les citations viennent jalonner, donnant à certaines séquences une dimension glauque et hallucinée. Rien de bien extravagant, donc.

Qu’est-ce qui fait la force de ce film, après tout? La musique, déjà. Somptueuse B.O orchestrée par disasterPEACE. Le respect des classiques, ensuite. Inutile de dresser un catalogue des nombreux clins d’œil qui viennent ponctuer le film, entre les citations filmiques outrageusement présentes et les plans-valises de ce cinéma de genre (qui a dit éclair lumineux et retentissant venant dessiner les contours d’une ténébreuse bâtisse lors du climax du film?). La liste est longue et jouissive. Mais surtout, ce qui redonne enfin un peu de sang neuf à un genre qui, comme le vieux comte Dracula au début du film de Coppola, attendait une bonne raison de sortir de son cercueil pour une cure de jeunesse, c’est la mise en scène diablement efficace de D.R Mitchell.

Le fait que la menace principale du film soit simplement une personne qui marche (son apparence varie, elle est n’importe qui!) permet au metteur en scène de nous piéger allègrement. En usant de feintes qui ne sont jamais lourdes, ou au contraire en nous donnant une avance visuelle sur les personnages. Car, lorsqu’on filme quelqu’un de face dans ce film, c’est pour mieux nous montrer qui rôde derrière. A l’inverse, quand des plans aériens viennent illustrer ce que regarde une Jey bien rêveuse (souvent au pire moment), nombreux sont ceux qui rongent leur frein : c’est que c’est bien plus rassurant de voir ce qui vient.

Alors lorsque D.R Mitchell pousse le vice jusqu’à filmer en caméra subjective, il n’y a tout simplement plus de mots. Seul subsiste le malaise. Rarement une impression aura été si constamment présente dans un film. Elle ne nous lâche pas, exactement comme cette chose qui poursuit Jey. On sait qu’elle est là. On sait qu’elle arrive. La beauté des plans en est presque elle même suffocante. On se moque de ces moments où la caméra s’attarde sur les rayons du soleil que viennent filtrer les arbres : « montrez nous ce qui se passe derrière Jey! Ses amis ne peuvent rien pour elle, notre regard est son ultime chance!»

On pourrait bien sûr parler de la dimension morale d’une telle fable d’horreur (« protégez vous, le sexe trop libéré c’est le mal, d’ailleurs vous finirez démembrés sur une plage »), ou insister sur la chronique faite par le réalisateur d’une adolescence en vagabondage (« Que font les parents?!! »). Mais ici, il parait plus important de saluer l’originalité d’un long métrage qui vient, dans un genre précis, apporter un souffle précieux. Ils sont rares, très rares les bons films d’horreur. Apprenons à savourer la peur! Le reste n’est, à coté, que bien anecdotique.

Enfin tout de même : n’oubliez pas de mettre un préservatif en rentrant du cinéma. Il ne s’agirait pas d’attraper une saleté.

Visuel : (c) DR

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Willy Orr

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