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Atarrabi et Mikelats d’Eugène Green, un mythe basque sur le mystère

Atarrabi et Mikelats d’Eugène Green, un mythe basque sur le mystère

17 août 2021 | PAR Olivia Leboyer
image Atarrabi

Dans ses films (les premiers comme Toutes les nuits en 2001, Le pont des arts en 2004, les plus récents comme La Sapienza en 2014, Faire la parole en 2015 ou Le Fils de Joseph en 2016) comme dans ses romans (L’inconstance des démons en 2015 ou Les Voix de la nuit en 2017), Eugène Green travaille sur la langue et sur le mystère des choses. De plus en plus, c’est au pays basque que son imaginaire prend racine. Ce beau mythe, joué entièrement en langue basque, sort en salles le 1er septembre : nous vous le conseillons vivement.

Le temps du générique, un chant basque nous embarque, tandis que nous suivons, sagement, l’itinéraire fléché qu’une voiture suit, jusqu’à un petit village, où se déroule le récit. Au cœur de la montagne, un jeune berger reçoit un soir la visite d’une belle femme qui a décidé de « connaître un homme ». Il n’a pas le choix : C’est Mari, la déesse de la terre, qui souhaite avoir une descendance. Naîtront deux garçons qui, curieusement, ne seront pas jumeaux. Dénuée d’instinct maternel, Mari les confie au Diable. A lui de pourvoir à leur éducation.

Le visage de Mikelats (Lukas Hiriart) est légèrement inquiétant, asymétrique, avec un sourire de travers. Celui d’Atarrabi (Saia Hiriart) est plus ouvert, avec une expression candide. Les deux frères ne se ressemblent ni au physique ni au moral. Là où Mikelats se plaît dans la compagnie trouble du Diable (Thierry Biscari, qui jouait déjà dans Faire la parole) et des démons, Atarrabi est attiré par la clarté de Dieu.

Nous vous laissons découvrir les étapes de ce mythe, dans sa belle simplicité : Disons seulement que, séparés, les frères agissent comme deux forces contraires. Mikelats s’épanouit dans le Mal, puisant dans le feu des morts. Pour Atarrabi, l’itinéraire est beaucoup plus compliqué. Privé de son ombre, le jeune homme n’a pas tout à fait sa place dans un monastère, ni parmi les hommes. Et pourtant, son idéal est « de servir Dieu et les hommes ».

Eugène Green filme le mystère, les miracles, sans affèteries, de manière artisanale, brute. Une beauté primitive imprègne les scènes décisives, qui ressemblent à des tableaux. Dans la pénombre, les lumières tranchent avec force ou douceur, selon le moment. Le cinéaste est attentif aux jeux de regards, aux changements de perspective, filmant parfois à hauteur d’enfant. Dans des paysages naturellement sublimes, les personnages oscillent entre tradition et modernité (le Diable emploie des expressions « hype », les deux frères portent des joggings comme dans les clips de rap), mais leurs yeux ne cillent pas. L’un et l’autre ont choisi leur voie, et leur conception de la liberté. Si Mikelats ne doute pas, Atarrabi est davantage perdu. Ce qu’il y a de plus terrible, est-ce la mort ou d’avoir refusé la clarté de Dieu ? Là-dessus non plus, les deux frères ne sont pas d’accord.

Quel salut ? D’où peut bien venir la grâce ? Très riche, le mythe est un syncrétisme entre christianisme, croyances païennes, panthéisme. La caméra épouse la quête d’Atarrabi vers la clarté, scrutant les zones d’ombre de la déesse Mari, de Basajaun (esprit de la forêt), de Gaueko (génie de la nuit) ou les métamorphoses des Laminaks farceurs.

Aux questions angoissées des hommes ou des demi-Dieux, c’est le mystère seul qui répond. Dans son roman L’inconstance des démons, Eugène Green avait ces mots sur Mari:
« – N’as-tu pas peur de rencontrer là-haut Mari?
– Non.
– Si elle est de mauvaise humeur, elle sera méchante.
– Quand elle est réelle, elle est bonne.
– Pourquoi ?
– Quand elle est réelle, c’est la présence de Dieu.
– Et quand elle est méchante ?
– Elle devient son absence. C’est quelque chose avec lequel les hommes ont appris à vivre.« 

Atarrabi et Mikelats d’Eugène Green, 122 minutes, film français en langue basque, avec Saia Hiriart, Lukas Hiriart, Ainara Leemans, Thierry Biscary, Pablo Lasa. Sortie en salles le 1er septembre 2021.

visuels: affiche et photo officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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