Arts
Yu Jen-chih, le Titan sur les chemins de traverse

Yu Jen-chih, le Titan sur les chemins de traverse

03 juin 2017 | PAR Yaël Hirsch

« …il marche avec lui-même
au bras de ses rêves
sans être blessé
par le fil de son propre destin
et sans en être accablé
dans son cheminement têtu vers lui-même ;

…son inspiration est la sève
qui monte des racines
à la cime du cyprès
le papillon Vanessa meurt avec ses taches
et ne se sent pas capable de changer
Yu-Jen-Chih revient toujours
au moment prodigieux de la première fois ! »

Fernando Arrabal

Alors qu’il sort d’une grande exposition à Hong-Kong et qu’il en prépare une autre pour Morlaix à l’automne 2018, le peintre et graveur taiwanais Yu Jen-chih poursuit un art titanesque du paysage. Rencontre avec un artiste qui côtoie les plus grands et qui n’a pas peur de se recueillir en lui-même pour redonner vie à tout un monde de paysages immémoriaux.

Né le 8 mars 1977 à Taipeï, Yu Jen-chih est à la fois artiste et critique d’art. Celui que ses amis appellent « Koko » est installé aujourd’hui à Paris, ville qu’il a rejointe et conquise à l’orée du 21e siècle « à l’âge classique de 22 ans », par de longues marches, des cours, et une fréquentation assidue des cinémas, de ses rues et des sillages des femmes.

Élevé par une mère cantatrice et par un père écrivain, Yu Jen-chih développe un art et une pensée méthodiques, qui prennent le temps de errer sur des « chemins de traverse » (Holzwege) et d’éclore entre deux continents et plusieurs disciplines : le dessin, la peinture, l’encre, la photo et la gravure, mais aussi la musique qu’il écoute avec la passion de celui qui collectionne depuis toujours les enregistrements des grandes pages classiques, de Bach à Dusapin, en passant par Alcina de Haendel et bien sûr le romantisme allemand. Et puis il y a le cinéma, un art tellement « parisien » qu’il a étudié à la Sorbonne, qu’il suit assidûment et qui met son travail en mouvement : « Je peins toujours des séries de tableaux, c’est tout à fait comme une séquence de vie. Si je suis resté figuratif, c’est peut-être grâce au cinéma », avoue-t-il, après avoir longtemps évoqué les films de Bergman.

Il commence à dessiner dès l’enfance encouragé par les siens. Entre Taiwan et Paris, il a beau suivre des cours, notamment les Beaux-Arts à l’université de Tunghai dont il a fréquenté les bancs sans jamais vraiment vouloir le diplôme, il aime rester en lui-même pour apprendre : « Chaque maître essayait d’imposer son style ». Il a néanmoins installé quelques grands exemples dans son Panthéon personnel, comme Lucian Freud, Balthus, Anselm Kiefer ou Francis Bacon, mais il préfère se confronter à lui-même pour chercher des chemins et des correspondances vers une certaine transcendance. Sur fond de Passion selon Saint-Mathieu ou de chant d’étoile wagnérien, le vert de la nature, la diversité infinie des fleurs et la narration de la lumière impriment sa création, qui se déploie de manière privilégiée sur d’immenses formats dans lesquels on s’enveloppe. Yu Jen-chih nous livre une peinture de « Titan », selon le mot de Fernando Arrabal dans le poème qu’il dédie à l’artiste..

Bouleversé par la découverte de la Scandinavie, Yu Jen-chih dit que la révélation des paysages du Nord lui a permis de passer de la verticalité des falaises à l’horizontalité libératrice de flots en désordre. Et l’artiste prend son temps dans les méandres de la matière, privilégiant des méthodes physiques, qui distendent le temps, comme la gravure, ou la peinture sur des panneaux immenses. Ses séries, qui rappellent à la fois plusieurs mythologies titanesques, représentent des forêts, des littoraux, des bubons, des pétales et parfois un portrait ou une ligne de fuite de ville qui fonctionnent comme des fugues. D’une minutie et d’une générosité, précieuses, son travail graphique nourrit d’autant plus qu’il reste aux lisières, sa peinture emplit l’œil des couleurs mates et aqueuses de la terre et son art de bâtisseur renvoie toujours le spectateur à son château intérieur.

Grand travailleur, récemment installé dans une grande ferme où il s’est retiré pour peindre élever sa fille, Yu Jen-chih est aussi l’homme de grandes rencontres : la peintre russe Masha S. avec qui il expose en Georgie en 2010, Fernando Arrabal qu’il assiste et qui lui a dédié un poème mythologique, Massimo Rizzante ou encore Milan Kundera. Parmi les rendez-vous importants, il y a également l’écrivain Michel Bohbot, avec qui Yu Jen-chih réalise quatre livres bibliophiles où il dessine et grave les illustrations, ainsi qu’un un projet avec l’artiste de la nouvelle abstraction, Patricia Erbelding sur les chimères chinoises préhistoriques.

Exposé partout, aussi bien à Taipei ou Hong-Kong que Paris, Brest, Quimper, Genève, l’Italie, Bogota, La Plata, Tsiblissi et l’Ukraine,Yu Jen-chih est également célèbre comme critique d’art, notamment à Taiwan, en Chine et à Hong Kong. En 2011, le magazine Ink Literary Monthly a publié une collection des textes qu’il y a publiés sous forme de recueil : Intérieur/Extérieur, Natures mortes et paysages, un ouvrage réédité en 2013 en Chine.

Sa dernière exposition « Parmi dieux et Titans » a été couronné d’un immense succès au Centre culturel Kwang Hwa (28 avril-17 mai 2017) et l’on pourra bientôt voir son travail à nouveau en France à Morlaix en octobre 2018.

visuels
Yu Jen-chih, « Holzwege IV », 2012-2013, huile sur toile, 97 x 325 cm
Yu Jen-chih, « Crépuscule, paysage du littoral III », 2012-2013, gravure sur bois, 38 x 167 cm
Yu Jen-chih, « Holzwege V », 2015-2015, huile sur toile, 195 x 520 cm
Yu Jen-chih, « Holzwege VI », 2015-2016, huile sur toile, 196 x 586 cm
Yu Jen-chih, « Crépuscule, paysage du littoral V », 2016-2017, gravure sur bois, 37 x 170 cm
Yu Jen-chih, « Crépuscule, paysage du littoral II », 2012-2013, gravure sur bois, 34,50 x 206 cm

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “Yu Jen-chih, le Titan sur les chemins de traverse”

Commentaire(s)

  • Odile Mouterde

    Christine nous a envoyé aujourd’hui ces beaux textes : quand Arrabal écrit : « Yu-Jen-Chih revient toujours
    au moment prodigieux de la première fois ! », c’est exactement ce que je ressens, tout est dit.
    Je me sens « dans mes petits souliers » de connaître un personnage aussi titanesque, qui au surplus est devenu si rapidement un ami ! Et un ami attentif, chaleureux, et d’une telle modestie malgré sa vaste culture.

    juin 20, 2017 at 19 h 59 min

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