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Manon Sailly, directrice de Hors-Cadre: « Plus que jamais, je crois en la valeur ajoutée du modèle nomade de la galerie »

Manon Sailly, directrice de Hors-Cadre: « Plus que jamais, je crois en la valeur ajoutée du modèle nomade de la galerie »

23 juillet 2020 | PAR Christophe Dard

La crise actuelle qui frappe notamment le monde de la culture a fragilisé le modèle économique des galeries. Beaucoup ont compris l’importance de la présence digitale et itinérante afin de permettre la rencontre entre les artistes, les collectionneurs et le public, surtout dans une période durant laquelle voir des expositions « physiquement » était impossible et reste difficile. Parmi elles, Hors-Cadre, lancée en 2018, revendique fièrement d’être une galerie nomade, audacieuse et engagée. Toute la Culture a rencontré Manon Sailly, la directrice de Hors-Cadre. Elle évoque la fondation et le positionnement de la galerie, l’organisation pendant le confinement et les nombreux projets, tournés vers la jeune création mais avant tout sur l’humain.

 

Manon Sailly ©RGM

 

Quand et comment est née la galerie HORS-CADRE?

La galerie HORS-CADRE a été inaugurée en février 2018, lors d’une première exposition au Bastille Design Center à Paris. La genèse de la galerie HORS-CADRE est la synthèse à la fois de réflexions, d’observations, d’intuitions que j’ai menées lors de mes années d’expériences professionnelles dans le marché de l’art et dans ma vie de femme. Le projet initial a été imaginé en collaboration avec ma soeur Océane, dont les expériences au sein d’institutions culturelles ont été un précieux soutien, et surtout très complémentaires à mon parcours plus spécialisé en histoire de l’art et marché de l’art.

Concernant mon expérience professionnelle, elle a été ponctuée de rencontres décisives, particulièrement avec des femmes influentes. Mon parcours s’est d’abord dessiné autour de ma volonté d’être commissaire priseur. J’ai débuté par des études de droit et de gestion à Toulouse, puis j’ai effectué une seconde licence en histoire de l’art à Paris I Sorbonne. J’ai ensuite poursuivi en Master, option Marché de l’art, et je me suis dès lors intéressée à l’émergence de nouveaux médiums et scènes artistiques. Mon premier mémoire portait sur la collection privée des oeuvres d’art numérique, le second, dirigé par Philippe Dagen, sur l’émergence de l’art contemporain africain sous le prisme des foires et ventes aux enchères dédiées. Cela m’a amené à travailler aux côtés de la galeriste Fabienne Leclerc, puis au département Art contemporain chez Cornette de Saint-Cyr. Comme ma volonté était d’avoir une vision large de la collection d’art et du marché de l’art, j’ai rejoint un temps les équipes du CNAP, dans le département des collections contemporaines dirigé par Aude Bodet.

A la fin de mon cursus, j’ai été embauchée en tant qu’assistante de la galerie MAGNIN-A, dédiée à l’art contemporain africain, sous la direction d’André Magnin et de Philippe Boutté, deux personnes extrêmement passionnées et généreuses. A l’époque la galerie MAGNIN-A n’avait pas encore d’espace ouvert au public, nous travaillions en petite équipe dans un bureau situé dans le 11ème arrondissement. Les rendez-vous avec les collectionneurs se faisaient directement dans l’espace de stockage situé à quelques dizaines de mètres des bureaux. En amont, nous préparions une mise en scène avec les oeuvres présélectionnées, et c’était génial de découvrir l’étonnement des collectionneurs lorsqu’ils pénétraient dans ce lieu, cela aiguisait leur curiosité et ils n’hésitaient pas à se balader entre les oeuvres, fascinés tout autant par les peintures de Chéri Samba, Jp Mika, que les photos de Malick Sidibé et Seydou Keïta. C’est à cette période que j’ai participé à mes premières foires d’art contemporain à leurs côtés, telles que “1:54” à New-York, Londres et Marrakech, et “Paris Photo”.

Cela m’a donné envie de me lancer. Ces expériences m’ont ouverts les yeux sur différentes façons de gérer une galerie et d’exposer des oeuvres dans des espaces moins froids ou “rigides” que certaines galeries plus traditionnelles. Mes intuitions de départ étaient que la jeune scène contemporaine française est peu montrée en France. J’ai alors décidé de me consacrer à cette scène, tout en proposant un modèle nomade.
Aujourd’hui je peux dire que Hors-Cadre est une galerie tremplin. C’est comme cela qu’est née l’envie de créer Hors-Cadre.

 

Rebecca Brodskis,The Childhood of Jacob and Esau, 2020, oil on linen, 162 x 130 cm ©galerie HORS-CADRE

 

Quelle est l’orientation de la galerie et avec quel(le)s artistes travaillez-vous?

Je travaille vraiment à l’intuition. Je représente des artistes que j’aime, que je trouve talentueux et dont l’univers me parle. Cela m’est indispensable pour défendre leur travail.
Au lancement de la galerie, en février 2018, nous avions présenté une exposition invitant 13 artistes et 90 oeuvres exposées, avec pour idée de montrer un panorama, très large, de la jeune scène contemporaine française.

En deux ans, la galerie a évolué ainsi que les artistes représentés. En concertation avec ma soeur, qui prépare une thèse qui l’amène vivre à l’étranger pour ses recherches, nous avons naturellement décidé que je continuerai seule l’aventure Hors-Cadre.

Aujourd’hui l’envie est de recentrer la sélection d’artistes tout en proposant un modèle très ouvert, collaboratif, que ce soit par le biais d’artistes ou commissaires invités, ou encore des expositions menées en collaboration avec d’autres galeries .
L’orientation de la galerie se définit donc en adéquation avec mes choix personnels, telle une collection. Je me sens proche de mes artistes, de leurs réflexions et de leurs préoccupations. Les artistes que je défends ont des parcours et des univers très différents mais se retrouvent dans les interrogations sociologiques ou sensibles du monde qui les entourent. Des thématiques émergent : les rapports sociaux et le rapport à l’Autre, la place du “Je” dans notre société, le rapport sensible à la matière, au corps, l’identité et la mémoire.

 

Hors-Cadre est une galerie nomade. Comment avez-vous organisé son fonctionnement durant la période du confinement?

Le modèle nomade de la galerie s’est révélé salvateur face à cette crise qui nous a tous pris de court. Il m’a paru essentiel de communiquer avec et sur les artistes, leur donner voix, par exemple par le biais d’interviews, de focus sur des oeuvres et des parcours. Il était primordial de garder le lien avec eux, prendre de leurs nouvelles, mesurer l’impact de ce confinement sur leur activité, tant sur le report de leurs expositions que leurs outils de création. Mathieu Merlet Briand et Ana Karkar, par exemple, avaient tous deux des expositions programmées à l’étranger, qui ont toutes été reportées. J’ai aimé échanger avec eux sur ce contexte particulier, à travers leurs doutes, leurs questionnements, leurs envies.

Je me suis également concentrée sur la relation avec les collectionneurs, en leur donnant des nouvelles des artistes, leur faisant découvrir de nouvelles oeuvres.
Cela a été une période qui a ouvert de nouvelles perspectives et qui a renforcé les liens avec mes artistes et les collectionneurs, et permis de me concentrer sur la programmation du second semestre.

 

Clara Rivault, La peau qui aime les soupirs, 2020, photographie numérique, édition de 5, 112 x 64 cm ©galerie HORS-CADRE

 

Hors-Cadre est également une galerie engagée car vous avez participé à une vente aux enchères caritative au profit du collectif #protegetonsoignant. Pouvez-vous nous en dire plus?

J’avais personnellement soutenu le collectif #protegetonsoignant, et quand j’ai eu écho de l’initiative de Laurent Dumas d’une vente aux enchères caritative organisée par PIASA au profit de ce collectif, j’en ai immédiatement fait part aux artistes. J’ai été très touchée par la mobilisation autour de cette vente, de la gratitude témoignée envers les soignants et surtout, et j’insiste, par l’élan de solidarité des artistes, qui comme nous le savons sont pour certains dans des situations précaires et vivent difficilement de leur travail. Je ne peux que les saluer et les remercier.

Vous parliez du lien très important que vous avez gardé avec les artistes et les collectionneurs durant la période du confinement. Comment envisagez-vous les projets pour Hors-Cadre durant ces prochains mois?

Plus que jamais, je crois en la valeur ajoutée du modèle nomade de la galerie et de ma volonté de défendre et montrer le travail de jeunes artistes établis en France. Je vais me concentrer sur les visites d’ateliers, par exemple au sein de POUSH’ à Clichy, où Clara Rivault et Victoria Kosheleva sont en résidence pour un an, et dans les autres ateliers des artistes. Aussi, je prévois des événements dans des lieux privés. Je continuerai également à recevoir chez moi, pour la présentation d’oeuvres. Ce sont toujours des moments privilégiés avec les collectionneurs, qui prennent alors le temps. Cela invite à l’échange, la discussion et ouvre souvent à de belles rencontres. Je me retrouve dans ce format, plus humain. Je prévois également deux expositions personnelles d’artistes à Paris, d’ici à la fin de l’année.

 

Ana Karkar, Jump in my mouth and breathe the stardust, 2020, huile sur toile, 130 x 195 cm ©galerie HORS-CADRE

 

La crise actuelle a révélé les limites de la centralité parisienne dans plusieurs domaines. Réfléchissez-vous aussi à organiser des rencontres en régions?

Il existe en effet une vraie “macrocéphalie” parisienne, dans le domaine culturel mais également dans les sphères politiques et économiques. L’image symbolique de Paris est très forte, attirante, il est vrai, mais souvent au détriment des autres territoires. Les initiatives culturelles et artistiques en province sont déjà fortes et rayonnantes, je pense notamment, entre autres, à Montpellier, Marseille, Bordeaux, Metz et Lyon.
Je partage mon temps entre Paris et Biarritz. Il y a un vrai décloisonnement et une décentralisation que la crise sanitaire a accéléré. Je suis en pleine réflexion sur comment apporter ma contribution aux initiatives artistiques dans la région et en train d’élaborer avec des personnes engagées la possibilité d’offrir un programme de résidences aux artistes, des collaborations et expositions, tout cela dans la continuité de la ligne directrice nomade et tête chercheuse de la galerie.

Propos recueillis par Christophe Dard

 

Visuel en une: Victoria Kosheleva, Tell me about you, 2020, Huile sur toile, 165 x 205 cm ©galerie HORS-CADRE

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Christophe Dard
Diplômé d'un Master d'histoire contemporaine et d'une école de radio, Christophe est journaliste, passé notamment par Europe 1. Il travaille depuis 2013 pour Toute la Culture. Compte Instagram : https://www.instagram.com/christophe_dard/?hl=fr

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