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« Vallotton, le feu sous la glace » au Grand Palais

« Vallotton, le feu sous la glace » au Grand Palais

01 octobre 2013 | PAR Géraldine Bretault

Jordaens, Braque, le nu masculin… la saison est à la réhabilitation, et voici venu le tour de Félix Vallotton. Vite rangé sous l’étiquette « nabi » dans le grand classeur de l’histoire de l’art, Vallotton s’est pourtant d’abord illustré comme graveur, avant que sa carrière ne prenne une toute autre tournure après la dissolution du groupe. 

Trois toiles de Vallotton (1865-1925) figuraient l’hiver passé dans la rétrospective sur le peintre américain Edward Hopper. Le jeune Hopper appréciait en effet le travail du peintre helvète, séduit par ses compositions recherchées, son art de la ligne cernant d’intenses aplats colorés, et son penchant pour l’intimité et le silence.

Comme lui, Félix Vallotton se fera d’abord connaître par l’illustration, et notamment la xylographie, art de la gravure sur bois qu’il portera à des sommets. Vallotton maîtrise comme personne l’art de séquencer ses sujets, les rapports contrastés entre le noir et le blanc et la science du détail. Notez ainsi dans la série Intimités le rôle joué par le foulard, le mouchoir, la serviette.

La gravure occupe une des dix sections thématiques qui découpent le parcours. Faisant fi de la préférence inconditionnelle du public pour le déroulement chronologique, les commissaires ont voulu mettre en avant ce qui fait la singularité de ce peintre. Pari réussi : les thèmes abordés construisent peu à peu notre propre regard sur l’œuvre de Vallotton, de sorte que nous ne percevons plus les nus de la fin du parcours comme nous abordions les jeunes femmes du Bain Turc dans la première salle.

Car entre-temps, nous avons découvert l’influence de la pratique de la photographie sur les cadrages de Vallotton, le rôle du hors-champ pour exprimer les non-dits et le refoulé, le rapport ambivalent du peintre à l’érotisme, teinté d’amertume et de violence sourde, ou encore sa prédilection pour les effets de la matière, confinant au fétichisme.

Les salles finales se déploient les unes derrière les autres comme les enfilades de portes dans lesquelles Vallotton s’engouffre dans ses toiles, décidé à percer le mystère féminin et le vice du beau sexe qui le tourmente. Du nabisme dont il sera proche un temps par l’intermédiaire de la Revue blanche pour qui il donne des gravures, Vallotton semble avoir surtout retenu la valeur symbolique de la représentation : rien n’est tout à fait vrai dans sa peinture, ni les bancs de sable de la Loire glabres de toutes herbes, ni le mimosa hivernal réchauffé par un soleil estival, ni ses olympias frigides, créatures fantasmées à partir de planches photographiques d’études académiques.

À mesure que se durcissent le trait comme les thèmes, dans les dernières scènes mythologiques grinçantes ou les vues hallucinées des tranchées de Verdun, on comprend mieux le sous-titre de l’exposition, « Le feu sous la glace » : après une jeunesse anarchiste en prise avec les réalités sociales et politiques de son temps, le peintre met de côté ses convictions pour épouser une veuve aisée. Il devra alors composer avec ses multiples frustrations, satisfaisant du même coup nos pulsions les plus basses, entre voyeurisme, ironie et perversion.

Un seul regret en ce qui concerne la scénographie : plutôt qu’une projection de détails des œuvres – un non-sens qui brise les aplats colorés et le sens de la composition du peintre -, nous aurions préféré retrouver en grand format les photographies du peintre, disséminées en petit format dans la salle consacrée au regard photographique. De même, le placement de la chronologie en milieu de parcours s’avère assez saugrenu.

 

À noter : la diffusion ce dimanche 6 octobre à 16h45 sur Arte du documentaire de Juliette Cazanave, Vallotton, la vie instantanée.

Visuels :

Le Bain turc, 1907 © musées d’Art et d’Histoire de la Ville de Genève / photo Bettina Jacot-Descombes
Le Bain au soir d’été, 1892-1893 © Kunsthaus Zurich 2013 / droits réservés
La Grève blanche, Vasouy, 1913 © collection particulière / photo Markus Mühlheim, Polith SA, Suisse
Le Bain, 1894 © BnF, Dist. Rmn-Grand Palais / image BnF
Le Chapeau violet, 1907 © Fondation Hahnloser/Jaeggli, Winterthour
L’Enlèvement d’Europe, 1908 © Kunstmuseum Bern
L’Homme poignardé, 1916 © Schweizerisches Institut für Kunstwissenschaft, Zürich / photo Jean-Pierre Kuhn

Infos pratiques

Manufacture des Abbesses
Théâtre de l’Atalante
Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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