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Peau et mystique d’Alexandra Bircken et Bianca Bondi

Peau et mystique d’Alexandra Bircken et Bianca Bondi

22 mars 2022 | PAR Laetitia Larralde

Ce printemps, le Crac Occitanie nous présente le travail de deux artistes femmes : Alexandra Bircken et Bianca Bondi. Avec des résultats formels diamétralement opposés, les deux artistes s’intéressent à l’humain, au corps et à l’esprit.

Alexandra Bircken et Bianca Bondi remplacent Jimmy Robert et Antoine Renard dans les salles du Crac dans une continuité de pratiques au hasard amusant. Au rez-de-chaussée Jimmy Robert et Alexandra Bircken explorent le corps, et à l’étage Antoine Renard puis Bianca Bondi s’intéressent à une spiritualité mystique.

Alexandra Bircken, échantillons de peaux

Au rez-de-chaussée donc, une soixantaine d’œuvres nous présentent un panorama des vingt dernières années de création d’Alexandra Bircken. Conçue avec le Museum Brandhorst de Munich, l’exposition est un répertoire de formes et de thèmes abordés par l’artiste. Alexandra Bircken est née en 1967 en Allemagne et formée au Central Saint Martins College de Londres dans la prestigieuse section mode. Jusqu’au début des années 2000 elle travaille en tant que créatrice de mode pour sa propre marque, puis ses créations s’orientent peu à peu vers la sculpture. Mais même comme sculptrice, le corps reste au centre de son travail.

Le corps est omniprésent, explicitement comme avec Origin of the world où l’on voit le placenta qu’Alexandra Bircken a conservé de son accouchement, ou suggéré dans la forme qu’il donne à des objets technologiques tels que la moto coupée en deux de RSV 4. Ici, le corps est vulnérable, modifiable, prolongeable. Les peaux sont multiples : la peau si fragile, le vêtement fait de fibres tissées ou de peaux d’autres animaux et l’architecture, carapace et cocon. Chacune de ces couches protège et met à distance l’extérieur, et permet de modifier le volume que l’on donne à son corps, son identité que l’on présente au monde.

Les notions d’armure et de prothèse sont régulièrement explorées comme autant de prolongements et d’augmentations techniques du corps. On remarque ici qu’Alexandra Bircken semble fonctionner selon un principe d’oppositions. A la vulnérabilité du corps répond la puissance des armures et des armes (découpées comme pour une planche anatomique, et donc inopérantes), à la technologie et à la mécanique répond le tissage, acte primordial permettant la création de vêtements, paniers ou filets de pêche, et aux jouets de l’enfance, elle associe ceux de la sexualité adulte.

Si de prime abord le travail d’Alexandra Bircken semble composé de groupes d’œuvres sans rapport entre elles, on découvre qu’en réalité tout est relié. Au centre d’un réseau de cercles concentriques se trouve le corps, habitant ses différentes peaux plus ou moins intimes, chacune connectée à l’autre par un maillage mi organique mi technologique, le tout formant le tissage multimatières qu’est l’individu.

Bianca Bondi, archéologie mystique de Sète

L’exposition Objects as actants de Bianca Bondi est le résultat de trois semaines de résidence à la Cité scolaire Paul Valéry de Sète. Pendant qu’elle entraînait les élèves de collège et lycée dans le processus de production d’une exposition, à la recherche des objets à utiliser pour créer les œuvres, elle s’est ouverte à l’histoire de la ville, son atmosphère, sa nature, son archéologie. Et du fond des canaux de Sète sont apparus des objets perdus dans la vase, abandonnés, abîmés, tels des vestiges sales d’une ville contemporaine.

Après les avoir lavés et purifiés à l’eau salée, Bianca Bondi assemble les fragments, les cristallise avec l’eau de la ville et leur adjoint des plantes utilisées dans les arts divinatoires ou les rituels, telles que la fougère ou l’amarante. Elle crée ainsi une sorte d’alphabet runique, hybride entre le terrestre et l’aquatique, scintillants de cristaux et portant en eux ésotérisme et mythologie. Son installation faite d’un grand filet de pêche léger et cotonneux a elle aussi été lavée de ses impuretés, mais son apparence de cocon duveteux est trompeuse, sa couleur rosée venant du sang des poissons pris dans ses mailles.

Les objets de Bianca Bondi ne sont pas des œuvres figées. Les réactions chimiques qu’elle met en place entre le sel, le cuivre, l’eau et d’autres matériaux organiques ou minéraux font évoluer ses « natures mortes vivantes » vers des couleurs et des formes pas entièrement prévisibles, dans un transfert d’énergie entre les matières. Si la pièce originelle est vouée à disparaître, c’est pour laisser place à une version recomposée décidée par les éléments qui la forment. Une façon très poétique de nous rappeler la fugacité de chaque chose.

Avec ces deux artistes, Alexandra Bircken et Bianca Bondi, le Crac nous pousse une fois encore à nous questionner sur notre corps et notre esprit, à les protéger et à les cultiver. La preuve que l’art, même sous des formes aussi opposées que celles des deux artistes peut prendre soin de nous.

 

Alexandra Bircken, A-Z
Bianca Bondi, Objects as actants
Du 12 mars au 22 mai 2022
CRAC Occitanie – Sète

Visuels : 1- CRAC Occitanie, Slip of the tongue, Alexandra Bircken – Photo LL / 2- Alexandra Bircken, RSV4, 2020. Moto, acier, 2 parties : Avant : 117 x 112 x 77 cm ; Arrière : 100 x 103 x 57 cm © Alexandra Bircken. Courtesy de l’artiste, BQ, Berlin et Herald St, Londres. Photo : Roman März. / 3- Alexandra Bircken, Berge, 2003. Laine, coton, 29,5 x 55 x 54 cm. © Alexandra Bircken. Courtesy Collection privée. Photo : Haydar Koyupinar, Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Museum Brandhorst, Munich. / 4- Vue de l’exposition Alexandra Bircken A-Z, photo LL / 5- Alexandra Bircken, Warrior, 2020. Bronze, 2 parties, 13,5 x 16 x 28,5 cm chacune. Collection Udo et Anette Brandhorst © de l’artiste. Photo: Andy Keate. / 6-7-8-9-10 : vues de l’exposition Bianca Bondi, Objects as actants, photos LL

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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