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Les Mythes de Füssli prennent corps au Musée Jacquemart André

Les Mythes de Füssli prennent corps au Musée Jacquemart André

16 septembre 2022 | PAR Yaël Hirsch

Johann Heinrich Füssli (1741-1825) est à l’honneur du Musée Jacquemart André, avec une exposition résolument thématique qui magnifie l’univers héroïque et mythique de ce dessinateur et peintre précurseur. Un festival Füssli avec des toiles rares, venues du monde entier et de collections privées, à ne pas manquer.

 

Né à Zürich mais terriblement british, celui qu’on appelle aussi Henry Füssli maitrise pour mieux le bouleverser l’académisme anglais du 18e siècle. Plus inspiré par Caracci et Blake que par Joshua Reynolds, il conserve quelque chose de baroque, de spirituel et de hanté à la porte de la modernité.

 

Placée sous le commissariat de Christopher Baker, Andreas Beyer et Pierre Curie, l’exposition résolument thématique que propose Culturespaces embrasse toutes les facettes du mythe traité par le peintre (et le grand dessinateur) qui annonce le symbolisme.

Mythes et symboles

Et comme on est quand même après les Lumières, l’ego est épaissi de mystères, et c’est par une série de portraits et d’autoportraits saisissants que commence notre déambulation dans les salles cosy du musée. Une fois le mythe personnel de côté, les toiles grandissent pour embrasser les mythes, notamment shakespeariens avec un tropisme pour Macbeth, sa lady, et même, saisissantes, les sorcières. Les couples s’enlacent : Roméo et Juliette sont des lianes dans un clair-obscur caravaggien et les fantômes sont légion, avec un prix spécial pour le père d’Hamlet qui fait déjà penser à du Dali.

Füssli et l’inconscient 

Freud était fasciné par Füssli et l’on comprend bien pourquoi, notamment à la fin de l’exposition où rêves et cauchemars se font face, finalement peu distincts, surtout quand le cauchemar (Night-Mare, avec un jeu de mots tout à fait freudien) prend des allures de détente postcoïtale. «Les rêves sont l’une de régions les moins explorées de l’art » écrit dans ses aphorismes cet artiste qui défriche,  et qui raconte de grandes histoires européennes à travers la réinterprétation de la Bible, de Homère mais aussi des cycles nordiques (Thor est superbe) et le très contemporain Oberon de Wieland.

Traits d’humour et d’érotisme

Un peu de sorcellerie et l’on passe au principal : les femmes. Le cabinet de dessins de femmes est un aperçu pudique de la passion de l’artiste pour les silhouettes, les cheveux, les femmes qui dominent! Brunnhilde accroche Günther au plafond pour se refuser à lui lors de leur nuit de noces. On découvre des  fétiches merveilleux qui révèlent un Füssli aux lignes de plus en plus abruptes et expressionnistes à mesure qu’il entre dans le 19e siècle et qui donnent envie de découvrir les croquis secrets. Il y a sa femme qu’il dessine tout au long de sa vie mais aussi ses modèles et ses maîtresses dont Mary Wollstonecraft, qui lui propose d’aller suivre la révolution à Paris. Quels  farceurs ces Britanniques ! 

Ironie héroïque 

Par delà les graves corps éclairés de lune et de nuit, les héros chez Füssli sont inventifs et drôles. Les commissaires s’en donnent à cœur joie et multiplient les anecdotes comiques. C’est précis, un peu pervers, très ironique, mais cela apporte une troisième dimension à des toiles mythiques et épiques. C’est peut être là que l’académisme ou le pompier cède la place à la question. Et aussi à une collaboration européenne post-Brexit qui dévoile les origines helvético-anglaises de notre heroic fantasy de masse au moment précis où la perfide Albion et la France de Napoléon se jaugeaient mutuellement. On redécouvre des toiles de Füssli venues de toute l’Europe avec la même impression que Freud il y a un siècle : pour nous aussi sa réinterprétation des mythes est assez dérangeante pour être d’avant-garde. 

Crédits images : Johann Heinrich Füssli (1741-1825) Le rêve de la reine Catherine (détail), 1781, huile sur toile, 151 x 212.1 cm, Lytham St Annes Art Collection of Fylde Council © Heritage Images / Fine Art Images / akg-images

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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