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Le Voyage à Nantes, la ville repensée par l’art

Le Voyage à Nantes, la ville repensée par l’art

06 août 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Et si vous profitiez du mois d’août pour découvrir la ville de Nantes sous l’angle de l’art contemporain ? Comme tous les étés désormais, la cité des Ducs de Bretagne offre à ses habitants et aux touristes une nouvelle façon de percevoir l’environnement urbain grâce aux œuvres d’artistes actuels créées in situ.

« Voir la vie autrement »

Après « Éloge du pas de côté » l’année dernière. Le Voyage à Nantes investit à nouveau la ville, en s’étendant toujours plus loin. En effet, la manifestation artistique ne se contente pas d’animer le centre-ville : elle s’étend de la Maison Radieuse du Corbusier à Rezé jusqu’au vignoble de Vertou. Elle ne se limite pas non plus à la période estivale car la municipalité adopte une véritable politique d’acquisition depuis la création du Voyage en 2012. D’année en année, elle se dote d’œuvres qui deviennent pérennes et modifient le paysage urbain, donnant tout son sens à l’idée de politique culturelle. Sans compter que les riverains bénéficient directement et durablement de l’événement.

Ainsi des enseignes qui apportent leur touche ludique et poétique aux magasins nantais ou de la statue décalée de Philippe Ramette d’homme marchant un pied sur le terre-plein central de Bouffay, un pied dans le vide. Le monument emblème de la précédente édition est resté sur la place depuis l’année passée. Il semble toutefois être là depuis toujours… Place Cambronne, Éloge de la transgression, une autre œuvre du sculpteur, est restée, se fondant parfaitement avec l’urbanisme classique du lieu. Sculpture en bronze d’une petite fille qui escalade la stèle sur laquelle elle est censée prendre place, elle rappelle La Petite danseuse de Degas, jouant des codes de l’histoire de l’art avec tendresse et humour. L’art dans l’espace public devient alors une véritable « invitation à voir la vie autrement » comme le formule Pascal Le Brun-Cordier, responsable du Master Projets culturels dans l’espace public à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, interrogé à propos du Voyage à Nantes sur les ondes de France Culture, aux côtés de l’artiste Eva Jospin.

Avec Le Passage, réalisation au sein d’un logement social, l’artiste Eva Jospin fait d’ailleurs œuvre dans la ville de manière particulièrement délicate et juste. Elle apporte sa touche sans imposer une vision ou placer là un monument qui ne correspondrait pas à sa destination. Et cela nous a plu. La treille monumentale qu’elle a installée est tressée de cordes en chanvre auxquelles elle a ajouté de menus objets talismaniques (plumes, minuscules cœurs forgés etc.) qui ornent le ciel de douceur. L’apprentissage des nœuds de matelotage faisait partie du processus et l’artiste a ainsi pu renouer avec l’histoire portuaire de Nantes. Il s’agit en outre d’une œuvre pérenne, encore une fois, et qui est donc censée rester au moins dix ans dans l’espace public. Pour un prolongement parisien du travail d’Eva Jospin, nous vous conseillons de visiter l’espace Beaupassage dans le 7ème arrondissement de la capitale. Pour ce qui est de l’installation au sein d’une venelle de l’île de Nantes, entre cour intérieure et espace semi-privé, elle n’est pas sans rappeler l’exposition de Claire Tabouret.

If only the sea could sleep, dernier projet en date de l’artiste, a pris place au sein de la HAB Galerie, à quelques mètres. La peintre, – et sculptrice pour l’occasion –, s’est elle aussi inspiré de l’environnement des docks nantais pour ses toiles grand format réalisées sur des voiles de bateau. L’exposition se conçoit comme une narration cinématographique. Le visiteur peut ainsi se laisser porter par le motif du couple et des relations amoureuses alors que l’artiste a profité de la carte blanche qui lui a été donnée pour expérimenter l’ajout d’éléments sonores, le plongeant dans une œuvre d’art totale. Un conseil : n’hésitez pas à vous laisser guider par les médiateurs qui vous donneront un bel éclairage sur l’ensemble du projet !

Entre nature et architecture

La ligne verte que le visiteur est invité à suivre pour découvrir les installations dans les différents endroits sélectionnés par le Voyage, vous emmènera, entre nature et architecture, vers la Jungle intérieure de l’artiste nantais Evor. Le passage Bouchaud se conçoit alors comme une véritable « pause dans la ville » comme le souhaite l’artiste. Prolongement de l’installation végétale de 2018, cet ensemble de plantes grimpantes et envahissantes est accessible via un promontoire qui limite l’afflux de visiteurs.

En plein cœur de ville, vous pourrez ainsi prendre un bol de verdure, avant de découvrir les créations de Cécile Beau, passage Sainte-Croix. Au flanc de la rue du même nom, célèbre pour son enfilade de crêperies bretonnes, elle a repensé l’ancien édifice religieux. Recréant un jardin reprenant les essences citées dans la Bible, elle y a placé des cailloux qui « ronronnent » littéralement, pour le plaisir des petits et des grands. Cette dimension surréaliste donnée aux bosquets surprend et ravit. Organique, protéiforme, réagençant des fragments de nature, Réversion brouille notre perception du monde naturel, lui donnant une existence propre et palpable, – pour ainsi dire. Le parcours est semé d’« objets énigmatiques qui créent des court-circuits poétiques […] et qui nous amènent à voir le paysage autrement » (Pascal Le Brun-Cordier). Les déplacements infimes opérés par l’artiste nous invitent effectivement à voir le réel différemment. Ainsi d’une goutte qui forme des cercles de manière régulière au milieu d’un puits, grâce à un système mécanique ingénieux, caché à nos yeux : la goutte paraît tomber de nulle part et ne pas avoir de provenance tangible selon les lois classiques de la physique. Déroutés, nos sens se laissent aller au gré de l’imaginaire de l’artiste, qui a entre autres recréé l’environnement sonore d’une grotte au travers d’une oreille percée à même le mur… Une façon imagée de donner corps à la fameuse expression « Les murs ont des oreilles » !

Prenant place au sein du parcours du Voyage à Nantes, l’exposition événement «Amazonie. Le chamane et la pensée de la forêt » offre une plongée unique au sein d’un espace aujourd’hui menacé. Accueillie par le Château des Ducs de Bretagne, l’exposition du Musée d’ethnographie de Genève (MEG) qui conserve l’une des plus importantes collections amazoniennes d’Europe sera visible jusqu’au 19 janvier 2020. À ne pas rater ! Elle présente des objets usuels et rituels de cette aire géographique (coiffes, armes, objets de divination, parures…) au sein d’une scénographie immersive. Recréant l’espace sonore de la forêt, avec une bande-son de récits traditionnels murmurés, elle adopte une atmosphère de pénombre inhabituelle pour un musée. Invitant à la rêverie, l’exposition permet de se sentir au plus proche des 300 ethnies qui peuplent la jungle amazonienne. Sans gommer leurs diversités culturelles, elle invite à prendre conscience du lien qu’elles ont toutes su créer avec leur environnement naturel, le paysage et les êtres qui le compose, ? les animaux et les plantes ? et qui les rassemblent. Plus qu’une simple invitation au voyage, « Amazonie » est une ouverture qui nous est offerte pour repenser notre rapport à notre environnement naturel, entre spiritualité et « science du concret » pour reprendre la formule de Claude Lévi-Strauss.

Un espace de « création critique »

Enfin, nous terminerons ce tour d’horizon qui est loin d’inclure toutes les installations de l’édition 2019 par un artiste qui nous a marqué, Malachi Farrell. Son installation à la fois grinçante et glaçante prend place à l’intérieur de l’ancien blockhaus de 1943 situé sur l’île de Nantes, occupé par un collectif d’artistes et ouvert pour la première fois au Voyage. Le visiteur est accueilli par les Clapping boots pour finir par assister au procès du bibliothécaire de la série La Quatrième dimension : Romney Wordsworth y est en effet accusé d’ «obsolescence », – terme qui donne son titre à cette dernière œuvre. Une installation hors normes qui interrogent les dispositifs mis en place par les régimes totalitaires… aussi bien que ceux qui ont intégré notre quotidien comme les caméras de surveillance qui ici, pointent un revolver sur nous avec Dancing camera. Le visiteur perçoit à la fois l’humour et la critique qui affleurent dans ces installations mécaniques, à la fois très « premier degré » et éminemment signifiantes. L’art dans la rue avait une fonction contestataire, historiquement, et il est « difficile de conserver un espace pour une création critique dans ces contextes où ce type de manifestations [comme Le Voyage à Nantes] qui existent pour glorifier la ville et créer une attractivité » (Pascal Le Brun-Cordier) mais  ce type d’œuvres nous montrent que malgré tout, dans ces contextes-ci, elles parviennent à être «des œuvres qui créent du débat, de la polémique », ce à quoi « Jean Blaise [directeur artistique du Voyage à Nantes depuis sa première édition] est attentif » (Pascal Le Brun-Cordier). L’installation-performance Human Clock de la place Graslin a également été créée par Farrell pour Le Voyage à Nantes. Activée toutes les heures en journée grâce à Ludovic Nobileau, c’est un élément phare de la manifestation qui anime la ville. Elle est en outre l’occasion d’une première incursion de l’art vivant dans Le Voyage à Nantes.

La création dans l’espace public ressort d’« un art finalement très contextuel qui se nourrit des singularités d’un lieu » comme le dit très justement Pascal Le Brun-Cordier. Ce qui frappe avec le parcours nantais, c’est le dialogue toujours présent entre les œuvres et la ville, – œuvres qui ne sont pas simplement « posées » là mais qui prennent appui sur les spécificités de l’environnement urbain et  s’adaptent au contexte dans lequel elles vont être lues. Une belle mission que remplit à merveille l’art contemporain. Au « risque de demander aux artistes de rendre beau l’abîmé, de suturer ou de colmater des brèches à des endroits où personne ne trouve de solution », « un risque qu’il faut avoir en tête », souligne Eva Jospin. Le Voyage à Nantes évite justement cet écueil par la pluralité des propositions. Se déclinant en un parcours que chacun est invité à s’approprier, dans ses trajets quotidiens ou dans sa promenade-découverte de la ville, il nous amène à poser un regard neuf sur nos environnements urbains, sous un angle poétique, ludique et même politique.

 

Visuels : Le Voyage à Nantes 2019, Visuel de l’événement, photo : Jean-Dominique Billaud ; Eva Jospin, Le Passage © Philippe Piron / LVAN ; Claire Tabouret, If only the sea could sleep, HAB Galerie, Le Voyage à Nantes 2019, © Martin Argyroglo / LVAN ; Cécile Beau, Réversion, Passage Sainte-Croix, le Voyage à Nantes 2019 © Martin Argyroglo _ LVAN ; Amazonie. Le chamane et la pensée de la forêt, Exposition Château des ducs de Bretagne, Paire de parures de brassards pachik, Mission de l’ethnologue Daniel Schoepf en 1971-1972. © MEG, J. Watts ; Human Clock – Malachi Farrell, Constantin Leu, Ludovic Nobileau, Le Voyage à Nantes 2019 © Martin Argyroglo _ LVAN.

 
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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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