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L’art contemporain de la fête foraine

L’art contemporain de la fête foraine

21 septembre 2022 | PAR Laetitia Larralde

Le Centquatre est un lieu pluridisciplinaire, qui invite les artistes par son programme de résidences à expérimenter, jouer, créer. La Foire foraine d’art contemporain reprend ce principe : un évènement hybride qui invite le public et les artistes à aborder l’art différemment, de façon ludique, parfois régressive, gourmande et toujours surprenante. Autour de l’une des cours couvertes du Centquatre, une quarantaine d’artistes se déploient dans une ambiance festive et créent un parc d’attractions artistiques.

Inscrite en 2017 à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français de l’Unesco, la fête foraine regroupe en plein air des manèges, des attractions diverses et des stands de friandises. Fondamentalement à l’opposé d’une exposition d’art contemporain, la fête foraine invite à laisser libre cours à nos sens et à nos émotions. On joue à se faire peur, à brouiller nos perceptions, on se confronte au surnaturel, et pour se remettre de nos émotions, les gaufres et les barbes à papa sont là pour nous réconforter. Dans une exposition, le public et l’art gardent une distance polie, et si certaines œuvres provoquent un ressenti sensible, elles font plus souvent appel à une interprétation raisonnée.

Comment alors mêler ces univers antagonistes ? Comment infuser l’esprit de la fête populaire dans l’art contemporain ? La Foire foraine d’art contemporain s’extirpe de son statut d’exposition et invite le public à prendre un rôle actif dans l’art. Mieux : il est invité à toucher, expérimenter, goûter l’art. Avec votre billet d’entrée, on vous donne des jetons rose bonbon qui vous permettront d’entrer dans les attractions, d’acheter une space gaufre d’Invader ou de se faire tirer le portrait dans le photomaton dessiné de Serge Bloch. Tous les codes de la fête foraine sont là : la diseuse de bonne aventure, le train fantôme, le manège, les miroirs ou encore les jeux d’adresse, le tout avec un décalage pensé par les artistes.

Côté bonne aventure, Véronique Béland propose de photographier notre aura pendant qu’un piano mécanique composera trente secondes de musique qui retranscrivent les données physiologiques de chacun. Les jeux de casino de Sylvia Fredriksson, Albertine Meunier et Filipe Vilas-Boas, quant à eux, ne veulent pas notre argent mais nos données personnelles pour pouvoir jouer à un jeu où l’on ne gagne presque rien. Dans le même esprit, le distributeur de boules de Encoreunestp nous fait gagner des likes de l’artiste sur un réseau au hasard, remettant en question tout comme la machine à pinces de Filipe Vilas-Boas notre rapport au monde virtuel.

Plusieurs artistes jouent avec notre perception, tels que Julien Vidame et ses miroirs déformants, Lilian Bourgeat et ses rocking chair surdimensionnés ou Leandro Erlich qui nous permet de défier la gravité par un jeu de miroirs. Autres miroirs, ceux de Julio Le Parc nous enferment dans un labyrinthe où la trame en noir et blanc de la pièce vibre dans l’espace réfléchi par des miroirs mouvants. La salle pleine de ballons de baudruche de Martin Creed, sorte de piscine à boules géante, brouille elle aussi nos repères, enfermant exactement la moitié de l’air de l’espace dans les ballons, et nous au milieu.

Si vous voulez vous confronter à vos peurs, sautez dans le train-fantasmes où les œuvres d’Adel Abdessemed, Luis Buñuel, Berlinde De Bruyckere, Loris Gréaud, La Briche Foraine, Delphine Reist, Virginie Yassef et Peybak viennent souligner les violences, réelles ou fantasmées, de nos sociétés. Si vous préférez, vous pouvez vous laisser entraîner dans une réflexion existentielle tout en grimpant les escaliers de Yoann Bourgeois, jusqu’à l’ultime décision. Mais ne craignez rien, vous pourrez regonfler votre égo en vous mesurant au taureau de Pilar Albarracín ou en hurlant devant le Banzaïomètre de Groland.

Avec cette non-exposition d’art contemporain, les directeurs artistiques José-Manuel Gonçalvès et Fabrice Bousteau posent la question de notre rapport à l’art. L’œuvre est aujourd’hui sacralisée, mise à distance sur les cimaises des musées, nous demandant souvent un effort intellectuel pour sa compréhension. Mais une œuvre manipulable, que l’on peut appréhender de façon sensorielle, avec laquelle on peut créer un lien physique n’en reste-t-elle pas pour autant une œuvre d’art ? Faut-il créer une hiérarchie entre les œuvres, entre savant et populaire ? Ou peut-on considérer que toutes les formes d’art sont équivalentes, toutes aussi nécessaires, car cette variété même permettant de toucher les sensibilités toutes aussi variées de chacun d’entre nous. Avouons-le, un art unique pour tous serait bien triste. Alors n’hésitons plus, jouons avec l’art !

Et pour avoir une bonne raison d’y retourner, la Foire d’art contemporain s’agrandira de 2000 m² mi-décembre avec une série d’univers créés autour d’artistes et de collectionneurs.

Foire Foraine d’Art Contemporain
Du 17 septembre 2022 au 29 janvier 2023
Le Centquatre – Paris

Visuels : 1-Leandro Erlich, Bâtiment, 2004, Installation monumentale, Courtesy GALLERIA CONTINUA, Production CENTQUATRE-PARIS, Photo by Quentin Chevrier_Le CENTQUATRE-PARIS_2022 / 2- Delphine Reist, Moteur !, 2022. Courtesy de l’artiste, Galerie Lange + Pult, Galerie Laurent Godin. Photo by Quentin Chevrier_Le CENTQUATRE-PARIS_2022 / 3- INVADER, Space Waffles, 2011-2022. ©Invader-ADAGP. Photo by Quentin Chevrier_Le CENTQUATRE-PARIS_2022 / 4- Filipe Vilas-Boas, Catch Me If You Can’t, 2022, courtesy Filipe Vilas-Boas.Photo by Quentin Chevrier_Le CENTQUATRE-PARIS_2022 / 5- Martin Creed, Work n°262, 2001, Sous-titre Half the air in a Given Space, Collection Frac Occitanie Montpellier©ADAGP, Paris.Photo by Quentin Chevrier__Le CENTQUATRE-PARIS_2022 / 6- Yoann Bourgeois,Face au vide, 2022. Courtesy de l’artiste. Photo by Quentin Chevrier_Le CENTQUATRE-PARIS_2022

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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