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Rosa Bonheur à l’affiche au musée d’Orsay

Rosa Bonheur à l’affiche au musée d’Orsay

07 novembre 2022 | PAR Hannah Starman

En collaboration avec le musée des Beaux-Arts de Bordeaux et avec le partenariat exceptionnel du château de Rosa Bonheur à By-Thomery, le Musée d’Orsay marque le bicentenaire de la naissance de Rosa Bonheur avec une importante rétrospective de son œuvre. Jusqu’au 15 janvier 2023, cette exposition remarquable permet de redécouvrir la célèbre artiste animalière, à travers deux cents pièces provenant de prestigieuses collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis.

Une famille d’artistes

Née dans une famille d’artistes le 16 mars 1822, Rosalie Bonheur se passionne pour le dessin et les animaux depuis sa plus tendre enfance. Son père, Raimond Bonheur, paysagiste et portraitiste de talent, jouit d’une certaine renommée mais peine à joindre les deux bouts. Sa mère, Sophie Marquis, est musicienne. Elle chante merveilleusement et transmet ce don à Rosalie. Toute la fratrie se consacrera à l’art : le frère de Rosa, Auguste Bonheur, et sa petite sœur Juliette Peyrol-Bonheur deviendront peintres et son frère Isidore Bonheur sera célébré pour ses saisissantes sculptures animalières, dont le Taureau du parc Georges Brassens à Paris.

Saint-simoniens engagés, les parents de Rosa Bonheur inculquent à leurs enfants des principes progressistes et la vision d’une société fraternelle basée sur le mérite, la liberté et l’égalité entre hommes et femmes. Forte de cet enseignement, la jeune Rosa Bonheur s’imposera, dans un XIXe siècle encore peu ouvert aux femmes, par l’excellence de son travail, la force de son caractère et la qualité de ses relations amicales et professionnelles.

Mais le saint-simonisme va jouer un rôle autrement plus sinistre dans la vie de Rosa Bonheur lorsque son père décide de s’installer au couvent de Ménilmontant comme moine au service de cette nouvelle religion. Abandonnée à son sort, sa jeune épouse, sans métier, n’arrive pas à subvenir aux besoins des quatre enfants. Elle se tue littéralement à la tâche et meurt d’épuisement, dans la plus grande misère, à l’âge de 36 ans. Devant la fosse commune dans laquelle on enterre sa mère, à l’aube pour s’épargner la honte, Rosalie, alors âgée de 11 ans, se jure de devenir riche et de ne jamais dépendre d’un homme.

Une amitié à vie

Après la mort de sa femme, Raimond Bonheur quitte le couvent pour s’occuper des enfants. Il expédie les garçons dans un pensionnat et sa fille Juliette à Bordeaux, chez l’ancienne nourrice de Sophie. Rosa, l’aînée, reste auprès de son père. Déterminé à offrir à sa fille un métier et un salaire, Raimond l’envoie à l’atelier de couture de la redoutable Madame Ganiford. Mais Rosa veut être peintre comme son père et fait tout pour se faire renvoyer : elle se pique le doigt, salit les tissus avec son sang et renverse un panier plein d’aiguilles par terre. Son père finit par céder devant la volonté farouche de sa fille et commence à lui enseigner la peinture. La jeune Rosa étudie dans l’atelier de son père, copie des tableaux au Louvre et à 14 ans, elle rencontre Nathalie Micas qui deviendra sa collaboratrice et son amie à vie.

Peintre et inventrice – en 1862 elle brevettera un système de frein pour arrêter les trains – Nathalie accompagnera Rosa dans toutes ses aventures. Elle créera notamment la diversion dans les abattoirs pour que Rosa puisse saisir les derniers instants de vie des animaux condamnés. C’est encore Nathalie qui tiendra les lapins pour que Rosa puisse les peindre et présenter son tout premier tableau au Salon de peinture et de sculpture de 1841. La petite toile Deux lapins sera retenue alors que Rosa n’a que 19 ans et Nathalie 17. Jusqu’à la fin de sa vie, Nathalie Micas contribuera au succès de Rosa Bonheur. Au-delà de l’intendance du château By-Thomery et de sa ménagerie, Nathalie préparera les toiles, transférera les croquis sur la toile et peindra un grand nombre de ciels et de paysages sur les tableaux signés Rosa Bonheur.

« Le génie n’a pas de sexe »

La jeune Rosa Bonheur travaille avec acharnement, mais elle bénéficie également des réseaux saint-simoniens de son père et du soutien infaillible de la famille Micas. Dès ses 20 ans, la jeune peintre enchaîne les succès : médaille de bronze pour Le Labourage au Salon de 1845, médaille d’or pour Taureaux et Bœufs de la race du Cantal et commande de l’État au Salon de 1848, grand succès du Salon de 1849 pour le Labourage nivernais qui sera également présenté à l’Exposition universelle de Paris en 1889, médaille d’or pour La Fenaison en Auvergne à l’Exposition universelle de Paris de 1855, etc. La vente de sa toile Le Marché aux chevaux pour une coquette somme et sa tournée triomphale de promotion au Royaume-Uni feront de Rosa Bonheur une star internationale. En 1865, c’est l’impératrice Eugénie elle-même qui la décorera au rang de chevalier de la Légion d’honneur en déclarant que « le génie n’a pas de sexe ».

L’exposition au musée d’Orsay rassemble près de deux cents œuvres pour honorer et faire connaître au public une artiste « hors norme, innovatrice et inspirante. » L’exposition « Rosa Bonheur » est un exploit remarquable car elle réunit toutes les œuvres majeures de l’artiste, ainsi qu’un très grand nombre de dessins, d’études préparatoires, de caricatures et de photographies. Seul Le Marché aux chevaux n’est pas de la partie. Achetée par Cornelius Vanderbilt II à 53 000 dollars (l’équivalent de 1,5 million d’euros aujourd’hui) en 1887 et offert au Metropolitan Museum of Art, cette œuvre monumentale est trop fragile pour être transportée depuis New York. Une version plus petite et une ravissante étude récemment découverte sont exposées à la place. Certaines œuvres n’ont pas été montrées depuis cette époque, d’autres jamais, car elles proviennent de collections particulières. Nul autre artiste n’a su capter le regard des animaux, leur individualité et leur âme comme l’a fait Rosa Bonheur, et ses œuvres, exécutées à la perfection, inspirent une rare émotion.

L’art avant tout

Longtemps cantonnée dans la niche de la peinture animalière du XIXe siècle, Rosa Bonheur a suscité relativement peu d’intérêt depuis son décès en 1899. Les organisateurs se félicitent à juste titre de porter un regard renouvelé sur l’artiste. Le personnage qui émerge du récit accompagnant cette rétrospective serait résolument « en phase avec notre époque. » Sa fascination pour les animaux placerait l’artiste animalière du bon côté de la lutte pour la cause animale, et par extension, pour l’écologie et la ruralité. Sa réussite dans un monde éminemment masculin et son amitié de plus de cinquante ans avec Nathalie Micas ferait d’elle une « icône du féminisme » et un « symbole fort pour l’émancipation des lesbiennes, » comme l’indique le panneau à l’entrée de l’exposition.

On comprend que tous les combats nécessitent des symboles forts et des égéries qui les incarnent avec panache. Une Rosa Bonheur aux cheveux courts, brandissant son permis de travestisme avec le cigare au bec, sa lionne à ses pieds et sa femme aux fourneaux a certes du chien, mais est-ce vraiment rendre service à son art que de s’approprier du personnage pour défendre des causes sociétales de notre époque, aussi louables soient-elles ?

Rosa Bonheur était avant tout une artiste entièrement investie dans son art afin d’atteindre le niveau d’excellence à la hauteur de sa propre exigence. Elle a réussi dans un monde où les femmes n’avaient pas beaucoup d’avantages. Elle a percé sur le marché de l’art grâce à son travail, son talent, sa personnalité et son réseau. Ses œuvres étaient parmi les plus chères de son époque et sa fortune lui a permis de vivre à l’abri des tragédies qui avaient marqué son enfance et déterminé ses choix de vie. Tous ses biographes s’accordent là-dessus. En revanche, nul ne sait ce que Mademoiselle Bonheur faisait de la libido qu’elle ne mettait pas au service de son art, et franchement, on s’en moque !

 

Visuel : Rosa Bonheur (1822 – 1899), Labourage nivernais, huile sur toile, Paris, musée d’Orsay, Photo © Musée d’Orsay, Dist. RMN – Grand Palais / Patrice Schmidt

 

Pour en savoir plus : 

Bonheur, Rosa et Anna Klumpke. Souvenirs de ma vie. Paris, Phebus. 2022

Borin, Marie. Rosa Bonheur : une artiste à l’aube du féminisme. Paris, Pygmalion. 2011.

Bouchenot-Déchin, Patricia. J’ai l’énergie d’une lionne dans un corps d’oiseau. Le roman de Rosa Bonheur. Paris, Albin Michel. 2022.

Collectif. Rosa Bonheur (1822-1899). Catalogue d’exposition. Paris, Flammarion. 2022.

Henry, Natacha. Rosa Bonheur et Buffalo Bill : Une amitié admirable. Paris, AFNIL. 2022.

Henry, Natacha. Rosa Bonheur, L’audacieuse. Paris, Albin Michel, 2020.

 

 

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