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Les japonismes au pluriel à Giverny

Les japonismes au pluriel à Giverny

03 avril 2018 | PAR Victoria Okada

Le Musée des Impressionnismes Giverny ouvre une nouvelle exposition portée sur le thème de Japonismes/Impressionnismes. Elle aborde le terme « japonismes » au pluriel, car depuis les années 1980 (on se souvient de la première grande exposition consacrée à ce thème à Paris et à Tokyo sous le regard bienveillant de Geneviève Lacambre, éminente spécialiste en la matière), un nombre d’expositions et de manifestations ont montré la grande diversité du courant qu’il convient d’en parler sous plusieurs angles.

L’exposition s’organise selon une logique thématique et chronologique à travers les quatre sections dédiées à : Geishas, Les peintres collectionneurs, L’estampe impressionniste, et Le code a changé.

Le japonisme exotique et la sensualité des femmes
C’est par les images de femmes richement vêtues, représentées dans des estampes que quelques artistes et amateurs d’art, dont les frères Goncourt, découvrent au milieu du XIXe siècle, qu’on nourrit l’imaginaire du Japon idéalisé, élégant, exotique et sensuel, aux couleurs vives dans des compositions audacieuses. La participation du pays du Soleil Levant aux expositions universelles de Paris en 1867 et 1878 et de Philadelphie en 1876 provoque une onde de choc dans le milieu artistique, alors que des magasins vendant des objets et des bibelots s’ouvrent à Paris et des collectionneurs se multiplient. Les peintres reproduisent à leurs manières cet univers en représentant un ou des femmes en kimono, un éventail à la main ou entourées d’objets venus d’Extrême-Orient (William Merritt Chase, Un coin confortable, vers 1888*). Si le format éventail comme support de peinture existait déjà, Gauguin, Degas, Pissarro, Bonnard, Signac et bien d’autres s’empare de cette forme singulière pour s’essayer à des compositions plus libres de contrainte classique aux modèles persistants de l’Antiquité.

Peintres collectionneurs d’estampes
Ces peintres, mais aussi des amateurs d’art, appartenant souvent au milieu intellectuel parisien, collectionnent donc des estampes et autres objets japonais. Monet représente Zola dans son célèbre portait avec des estampes japonaises en arrière plan (Portrait d’Emile Zola, 1868*). Vincent van Gogh, grand collectionneur d’art japonais, organise en 1887 une présentation d’estampes, ces estampes qu’il reproduit inlassablement dans ces tableaux, y compris quelques « copies » revisitées (Portrait du Père Tanguy, Japonaiserie Oiran, Pont sous la pluie, Prunier en fleurs…). Trois ans plus tard, l’« Exposition des Maîtres » Japonais à l’école des Beaux-Arts, dont le comité réunit la crème des amateurs spécialisés — Samuel Bing, Philipe Burty, Georges Clémenceau, Edmond de Goncourt, Louis Gonse — mais aussi des institutions comme les Musée Guimet et des Arts Décoratifs, devient un événement déclencheur d’un nouveau langage artistique en dépassant l’intégration d’accessoires exotiques dans la représentation picturale. A ce sujet, Geneviève Aitken propose, dans le catalogue de notre exposition, un tableau récapitulatif recensant toutes les estampes (avec le nom d’auteur) présentes dans l’Exposition à l’école des Beaux-Arts de 1890 avec leur provenance, c’est-à-dire les noms de collectionneurs qui possèdent les œuvres exposées.

Esthétique de l’estampe japonaise reprise par les peintres impressionnistes
Mais avant cette exposition, dès 1870 les artistes s’engagent dans une nouvelle aventure esthétique en reproduisant ou en imitant le geste et l’idée des maîtres japonais. La série de lithographies Les Trente-six Vues de la tour Eiffel (1888-1902) d’Henri Rivière en est certainement l’exemple le plus flagrant. Les Nabis, comme Félix Vallotton (Le Bain, 1894 ; La Paresse, 1896 ; Feu d’artifice, 1901), Pierre Bonnard (La promenade des nourrices, frise de fiacres, vers 1897* ; La Revue Blanche, 1894) et Edouard Vuillard (Paysages et intérieurs, 1899) ou Maurice Denis (Amour, 1892-1899) assimilent également la plastique japonaise, tout comme les affiches d’Henri de Toulouse Lautrec (Divan japonais, 1893) et des pointes sèches et aquatinte en couleur de Mary Cassatt (La Lettre, 1891 ; La Toilette, 1891).

Assimilation, digestion et ouverture à d’autres horizons
La dernière section montre des œuvres d’artistes qui ont totalement digéré dans leur art ce qui était une nouveauté absolue quelques décennies auparavant. Les Nymphéas* de Monet — dont on peut visiter la célèbre maison et le jardin à la proximité immédiate — des huiles « maritimes » de Monet, quatre panneaux décoratifs de Gustave Caillebotte Parterre de marguerites (vers 1893) et un projet de décoration Capucines* (1892) du même peintre, Régates à Perros-Gyunec* (1892) de Maurice Denis « la peinture bretonne la plus japonaise du peintre » selon la commissaire de l’exposition Marina Ferretti, témoignent de cette assimilation par l’absence de perspective et de modelé. Des huiles pointillistes de Georges Seurat reprennent certaines compositions de maîtres japonais pour un contexte purement français de paysage (Le Bec du Hoc, Grandcamp*, 1885) , tout comme Paul Signac dans Femme se coiffant, opus 227* de Signac (1892) servant de l’affiche de l’exposition.

Ainsi, l’exposition retrace la fabuleuse évolution de ce courant qui se multiplie par la suite. Le chromatisme, l’idée de série, ou les couleurs vives, tant chéris par les premiers peintres japonaisants, inspirent d’autres artistes qui libèrent encore davantage l’art occidental, dont certains suivront la voie de l’abstraction.

En complément de Japonismes / Impressionnismes, on peut visiter, au sous-sol du musée, un accrochage temporaire, cette fois d’un artiste japonais contemporain, Reiji Hiramatsu, « Hiramatsu à Giverny ». Peintre de la technique nihonga (littéralement peinture japonaise, cette technique traditionnelle est souvent représentée dans les peintures sur paravent), il s’inspire du jardin de Monet à Giverny pour créer de somptueuses œuvres délicatement colorées. Les deux paravents présents ici, l’un bleu-or et l’autre rouge*, sont d’une beauté et d’une noblesse absolument splendides.

Japonismes / Impressionnismes du 30 mars au 15 juillet 2018
Hiramatsu à Giverny
du 30 mars au 4 novembre 2018
Musée des Impressionnistes Giverny, Tous les jours de 10 h à 18 h (dernière admission : 17h30).
Adulte : 7,5 €. Billet couplé Musée et Maison et Jardin de Claude Monet : adulte 17 € (gratuit pour les enfants de moins de 7 ans)

(Le titre d’œuvres représentés en visuels sont indiqués par un astérisque*)

 

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