Théâtre

Phèdre de Sénèque mise en scène Louise Vignaud à la Comédie Francaise

Phèdre de Sénèque mise en scène Louise Vignaud à la Comédie Francaise

02 avril 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Nous avions applaudi son Misanthrope, nous avions alors annoncé sa collaboration avec la maison de la place Colette. Louise Vignaud monte avec quatre comédiens de la Comédie Française le Phèdre de Sénèque. Et une fois de plus balise l’histoire d’une oeuvre.

Oubliez la Phèdre de Racine. Sénèque raconte certes la même histoire d’inceste et de malédiction mais là où Racine parle d’une passion amoureuse, Sénèque s’occupe d’autre chose, une chose que Louise Vignaud a su attraper.

Du cliché à la chair

Tout commence par des clichés. Un personnage hybride, coiffé d’une pince de mollusque, personnification du coeur grec vient à nous pour nous inviter à l’histoire de Phèdre et d’Hippolyte (le texte de Sénèque connaît les deux titres). Puis deuxième cliché: le jeune Hippolyte torse nu s’entraîne, il imagine ses futurs combats tout en fendant l’air de son glaive. Le geste est théâtral, maniéré comme pour rappeler l’origine grecque de ce théâtre antique où l’on sacrifiait avant les représentations en ouverture des festivités un bouc en l’honneur du dieu. Le geste est stéréotypé car le texte de Sénèque est âpre et dépouillé. Nous ne sommes pas dans les alexandrins de Racine. Le décor minimaliste respecte ce biais. Il s’agit aussi par cette fausse banalité de procurer plus de force encore à la suite qui nous réserve une profondeur d’esprit et une richesse d’interprétations.

Tandis qu’Hippolyte se retire, Phèdre entre et confie à Œnone, sa nourrice qu’elle brûle d’amour pour son fils adoptif. L’intrigue va cheminer au son (magnifique création de Lola Etiève) d’une tragédie shakespearienne. Le rideau tombera après la mort d’Hippolyte et le suicide de Phédre avant sa répudiation éternelle par Thésée. Louise Vignaud exhibe à chaque tableau la chair, celle érotisée d’une Phèdre amoureuse ou celle encombrée d’impatiences, de fourmillements et de démangeaisons d’une Phèdre amoureuse autant que suicidaire.

Nazim Boudjenah, compose avec talent et rigueur un fougueux mais naïf Hyppolite débordé par les événements … et les émotions. Thierry Hancisse, extraordinaire, défend un Thésée puissant, charnel et cependant mythique. Jennifer Decker tortille et gratte son corps au milieu de ces virilités sous le regard olympien de sa nourrice. Claude Mathieu est une Oenone merveilleuse. Jamais peut-être une Oenone n’a su être tout à la fois si bienveillante et autoritaire. Le récit de la mort d’Hippolyte qu’elle clame hors du plateau du fond de la salle est un moment rare de théâtre.

Au dela de la chair, la pulsion de mort

La scénographie est envoûtante. Le rythme est ténu. L’esthétisme des scènes par des motifs puissants brille à accompagner le récit de cette terrible tragédie.

Cette Phèdre n’est pas comme chez Racine envahie par un sentiment amoureux qu’elle ne veut comprendre sauf à le vivre. La Phèdre de Sénèque restituée par l’inspirée Louise Vignaud semble embarrassée par une énigme. Elle est encombrée par un corps et ce corps désire une union interdite. Jennifer Decker est fantastique car elle sait incarner cette énigme. Tandis qu’elle disqualifie sa propre mère, Phèdre adule l’amazone mère d’Hippolyte; elle suppliera aussi le même Hippolyte de la considérer comme une soeur. Cette héroïne de la meurtrissure -précieuse Louise Vignaud qui par son écriture théâtrale nous en donne les clés- poursuit un amour fabriqué d’une identification radicale à celui qu’elle souhaite comme amant; elle rêve d’être l’enfant de l’amazone, de cette mère qui lui a manquée et que seule Oenone parvient parfois à faire oublier. Sa soif d’identification est si radicale que son propre corps vient durant la pièce la déranger. Si elle aime Hippolyte c’est pour se fondre en lui, pour s’y débarrasser de son corps sali par l’inceste. Au delà de ce corps qu’elle veut fusionner au fils de l’amazone, il y a l’énigme de la pièce qui se nomme la pulsion de mort, cette libido noire qui traverse Phèdre en principal et que le glaive laissé à terre à la première scène tiendra lieu tout au long de la pièce de symbole jusqu’à la chute fatale.  

Un Phèdre brillant à ne pas manquer, donc.

Mise en scène : Louise Vignaud
Scénographie : Irène Vignaud
Lumières : Luc Michel
Costumes : Cindy Lombardi
Son : Lola Etiève
Dramaturgie : Pauline Noblecourt
Traduction : Florence Dupont
Distribution : Claude Mathieu, Thierry Hancisse, Pierre Louis-Calixthe, Nâzim Boudjenah et Jennifer Decker

Crédits Photos © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

Une réflexion sur « Phèdre de Sénèque mise en scène Louise Vignaud à la Comédie Francaise »

Commentaire(s)

  • Une très belle mise en scène de Louise Vignaud.
    Je la recommande également.

    Bonne journée,

    avril 6, 2018 at 12 h 25 min

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