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Chloé Tournier : « Ce sont nos usagers qui jouent la partition du MAIF Social Club »

Chloé Tournier : « Ce sont nos usagers qui jouent la partition du MAIF Social Club »

29 septembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Chloé Tournier est  responsable de la programmation du MAIF Social Club, elle nous parle de la nouvelle expérience du lieu, Trop classe !. Rencontre.

Le thème de cette exposition Trop classe me semble assez évident en cette saison. Ai-je raison de le penser?

Nous avions  envie de travailler sur la question de la transmission, et ce, depuis un moment. C’est vrai que quitte à faire une programmation sur l’apprentissage et la transmission, mieux vaut la faire débuter en septembre qu’en mars-avril, quand les gens commencent à rêver de l’été.

On a donc choisi opportunément de prendre la parole sur ce sujet-là en septembre. Toutefois, ce dernier nous semblait important pour le MAIF Social Club depuis longtemps. Je me permets une petite correction sur « c’est la rentrée des classes » : c’est la rentrée des classes, mais ce dont on parle au MAIF, c’est de la transmission à tout âge, de la transmission intergénérationnelle. On essaye de proposer un espace public de transmission et d’apprentissage.

De toute façon, c’est plutôt l’école buissonnière que je viens de voir là, non ? 

Et pourquoi pas ! ( rires)

Vous respectez strictement les mesures sanitaires. Il y a du gel absolument partout. Et pourtant, l’objectif du MAIF est toujours de pouvoir toucher, collaborer… Quand vous faites du spectacle, c’est du participatif. Ici, il y a une grande frise sur laquelle on peut dessiner, on a le droit de toucher des tablettes numériques, des livres… Ça doit être un vrai casse-tête.

Il y a quelques semaines, j’ai eu une discussion avec notre directeur technique qui me demande de « limiter les relations sociales ». Alors que pour moi, le but d’un espace culturel, c’est de justement créer des relations sociales. Ce qu’il me demandait allait à l’encontre de ce que je suis et de l’essence du MAIF Social Club. Mais évidemment, il voulait dire « limiter les rapprochements » et pas « les relations sociales ». Mais au-delà de ça, la question est de parvenir à le faire dans le respect absolu, et un respect qui n’est pas juste l’obéissance à une contrainte, mais qui est (NDLR : elle fait un lapsus : « qui est la covidction »…) la conviction profonde que nous devons tous nous protéger…

J’aime beaucoup ce lapsus, la « covidction »…

(NDLR, elle rit).  Non, la conviction profonde que nous devons tous prendre soin les uns des autres. Le « care » fait aussi partie des valeurs fortes du MAIF Social Club. 

Donc, au-delà de la conviction qu’il faut mettre en place ces gestes barrières, la question posée est : Comment appliquer ces obligations de façon intelligente, sans aller à l’encontre de ce qu’on défend depuis 3 ans et demi ?

Le MAIF Social Club est un lieu qui défend le fait de pouvoir toucher les œuvres, interagir avec elles,  laisser trace, garder trace, poser un geste dans les espaces d’exposition… Du point de vue théâtral, nous proposons des projets participatifs. Ça a été le cas avec le Grand Bazar des Savoirs de Didier Ruiz : il y avait 80 personnes qui prenaient la parole. C’est le cas avec le groupe N+1, à la fin de la thématique « transmission » sur l’école du risque. On est donc dans un lieu qui est fait pour être une performance, qui propose une partition qui est jouée par les gens qui viennent dans ce lieu : ce sont nos usagers qui jouent la partition du MAIF Social Club.

D’ailleurs, vous ne parlez jamais de spectateurs ou de visiteurs, mais plutôt d’usagers.

Usagers uniquement parce que les gens ne sont pas là pour voir ou entendre : ils sont là pour participer. C’est une expérience. Nous faisons un pas, et ensuite le public décide ou non de participer à cette expérience. Mais, dans tous les cas, on ne vient pas voir quelque chose, mais vivre quelque chose. Au MAIF Social Club, c’est ce qu’on propose dans l’ensemble de notre programmation. C’est aussi pour ça qu’il y a une place importante laissée aux ateliers, à des temps de fabrication…

Aux ateliers et à la médiation.

À la médiation, qui est prépondérante, à des scénographies qui sont accompagnantes et bienveillantes. C’est vraiment ça, c’est une bienveillance envers le public, quel qu’il soit, quel que soit son âge, quel que soit son niveau de connaissance du sujet.

Sur l’école peut-être que tout le monde a une petite opinion, mais quand c’est l’intelligence artificielle, ça devient plus compliqué de s’adresser à tous les publics, sans forcément chercher ni le public d’expert ni la vulgarisation, mais en offrant plusieurs grilles de lecture.

Et, effectivement, l’application des gestes barrières ne pouvait pas signifier renier ce qu’on est, c’est-à-dire un lieu qui propose une expérience culturelle à vivre ensemble.  Et, dans cette expérience-là, il y a forcément le fait de manipuler des choses, c’est pour ça qu’on a mis en place des tablettes avec des stylets, avec un espace « je prends » et un espace « je dépose », pour une fresque créative à laquelle le public est invité à participer et à mettre sa patte. Il y a aussi un endroit où je prends la craie, un endroit où je dépose la craie, il y a du gel hydroalcoolique un petit peu partout dans cet endroit-là. Les casques auditifs, qui sont nécessaires pour certaines œuvres, ne sont pas là en libre-service : les gens peuvent soit plugger leurs propres écouteurs, soit emprunter un casque qui est systématiquement désinfecté. Tous les gestes barrières sont mis en place, mais ça ne veut pas dire qu’on a supprimé l’interactivité.

Qu’est-ce qu’on voit ici ?

On voit une installation performative. C’est-à-dire que l’exposition n’a de sens que lorsqu’elle est vécue : nous ne voyons rien, nous vivons quelque chose. Nous entrons dans un espace utopique, qui est un espace de plein air, de ville apprenante, dans laquelle on apprend de manière transgénérationnelle, de ses pairs, de ses aînés ou des plus jeunes.

Cette transmission du jeune vers le plus âgé, c’est quelque chose qu’on commence déjà à vivre, par exemple avec les outils numériques. On voit donc des intelligences multiples mises en scène, c’est vraiment ça l’idée. L’intelligence manuelle est mise en scène par le Fab Lab, sur lequel il y a une personne en présentiel tous les jours. En présentiel, pourquoi ? Pour proposer des ateliers, parce que l’idée est de pouvoir ouvrir les portes des Fab labs, qui restent des lieux très ouverts dans l’idéologie, dans l’essence de ce qu’ils sont, mais dont il est parfois difficile de passer la porte. Ici donc, on l’ouvre grand : il est au milieu de la place. On a une imprimante 3D, une découpeuse laser, une brodeuse numérique… On montre ces outils-là, on propose des ateliers, mais aussi, à qui le souhaite, de venir utiliser ces outils. Une adresse mail a été créée. Si vous nous écrivez en disant demain : « Coucou, je veux créer une broche personnalisée avec l’inscription « Toute la Culture Forever »…

Bonne idée !

… « Et je la veux en dix exemplaires, parce que je veux en distribuer à toute mon équipe ». On va vous dire « Okay, voilà, on vous propose tel et tel créneau, tel ou tel design, mais, par contre, vous venez faire ». C’est le principe du Fab Lab, c’est-à-dire, c’est le « do it yourself » et c’est l’intelligence collective…

C’est gratuit ?

C’est gratuit. Et le public est force de proposition. S’il maîtrise un des outils, il peut l’expliquer. Nous sommes passés d’une logique de programmation pour les publics, qui est déjà une logique importante  à l’idée de mettre le public au centre, c’est-à-dire le destinataire. Le bénéficiaire doit être au centre de la pensée et de la réflexion sur la programmation, une programmation par les publics : qui le souhaite peut prendre part au projet du MAIF Social Club et être force de proposition et non pas simple destinataire.  C’est particulièrement symbolisé par les Fab lab. On a l’intelligence créative qui est mise en place avec le droit à l’erreur sur la fresque de Bonnefrite, qui est une fresque sur laquelle on gribouille, mais sur laquelle on peut aussi effacer, à laquelle on peut tous participer et intervenir. Cette fresque, en fait, est une relecture de l’archétype du tableau noir. On voit d’ailleurs certains archétypes : il y a l’archétype du préau qui est présent dans l’espace, celui des sièges d’apprentissage avec ses marches déstructurées, celui du tableau noir qui est complètement revu…

De la sieste de la maternelle aussi.

De la sieste de la maternelle. On retrouve ces codes-là…

Car oui, on peut dormir au MAIF Social Club !  (rires)

Oui, on peut dormir au MAIF Social Club ! Nous retrouvons ces images d’Épinal-là de ce qu’est l’école et de ce qu’est l’apprentissage, mais elles sont à chaque fois prises avec un pas de côté. Nous avons effectivement la nécessité du repos. Et pas que du repos, parce qu’en fait, dans cet espace de sieste, il y a une lampe, qui s’appelle Kairos,  dont la luminosité va augmenter ou diminuer toutes les 5 secondes pour se caler sur  la cohérence cardiaque. Pourquoi ? Pour remettre aussi en place des choses, qui sont encore aujourd’hui assez peu enseignées : les « soft skills », qui sont la maîtrise du stress, la médiation, des choses extrêmement importantes qui nous semblaient très importantes à mettre en scène en parallèle aussi d’un univers assez numérique, dont on sait qu’il a des impacts sur notre capacité de concentration.

C’est comment on crée un temps de sieste ou, en tout cas, de retour à soi, le célèbre « temps calme » adressé aux enfants. C’est un espace de temps calme, valorisé au même titre que le temps productif. Et c’est peut-être ça qui est important : ce n’est pas du temps perdu, c’est du temps nécessaire dans une phase d’apprentissage.

Trop classe !, exposition présentée jusqu’au 13 février 2021, au Maif Social Club, 37 rue de Turenne, 75003 Paris. 

Visuel : Affiche de l’exposition. 

Infos pratiques

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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