Arts

Arman sort de ses boîtes au Centre Pompidou

23 septembre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 10 janvier 2011, le Centre Pompidou consacre une grande rétrospective à l’une des figures majeures du Nouveau Réalisme, Armand Pierre Fernandez (1947-2005) devenu « Arman » à la suite d’une faute typographique sur une affiche. 120 œuvres de l’artiste sont présentées dans un espace qui avance sous forme de cases de jeu de go, et qui permettent de mieux entrer dans les territoires créatifs du maître de l’accumulation, de la coupe et de la colère…

Le commissaire de l’exposition, Jean-Michel Bouhours, a fait le choix d’un parcours thématique qui permet parfaitement d’appréhender la trajectoire d’Arman. Présentant aussi bien de petites pièces rares, que les immenses classiques attendus, comme « Die Wise Orchid » (1962, voir photo ci-contre), voiture dynamitée du photographe Allemand Charles Wip, ou le saccage d’un appartement bourgeois dans »Conscious vandalism » (1975), cette rétrospective permet de comprendre à la fois le résultat/reliquat et le geste d’Arman. Des vidéos et des documentaires parsèment l’exposition, montrant comment l’artiste est parti du fouillis classifié de la brocante de son père pour travailler au plus lisse et design aux côtés de la firme Renault. Elle met également en lumière le souci qu’Arman avait de préparer sa postériorité – par de longs entretiens à propos de son travail, et son goût jamais démenti pour la couleur. Une grande et belle visite dans l’œuvre d’un des maîtres du 20 ème siècle, comme la France n’en avait plus connue depuis la rétrospective de 1998 au Jeu de Paume.

La première section de l’exposition, « de l’informel à l’objet », nous présente un Arman peu connu, inspiré aussi bien par Jackson Pollock que par Kurt Schwitters ou le typographe du mouvement « De Stijl », Henrik Nicolaas Werkman. Les « Allures d’objets » d’Arman font penser aux compositions « all over » de l’expressionnisme abstrait, mais portent déjà en elles le souci du geste créatif, et la marque de l’influence de deux grands contemporains : l’autre maître nicois du 20ème siècle Yves Klein, dont certains éléments IKB bleus se retrouvent dans les « Allures », et le compositeur Pierre Schaeffer : la musique concrète et le travail d’étirement des sons sont une des sources d’inspirations d’Arman pour étirer la matière sur ses toiles. Déjà, nous dit Arman, « il y avait l’idée de la trace, de la marque, de l’instantané, du désordre, plus que de l’empreinte ».

A partir de la toute fin des années 1950, Arman regarde d’un autre œil les boîtes où il entasse les petites pièces qu’il colle dans ses tableaux. La deuxième section de l’exposition « Les poubelles, le plein » se concentre sur ce tournant central de son œuvre. Comme l’avaient fait les surréalistes, Arman quitte le plat vertical du canevas pour passer à la mise en boîte. S’il partage avec les avant-gardes des années 1930 le goût de la collection et un humour prononcé (qu’on retrouve dans tous les titres des œuvres et dont Arman ne se départira jamais), le Nouveau Réaliste (l’exposition manifeste du groupe a eu lieu en avril 1959 à la Galleria Apollinaire de Milan) pousse l’accumulation d’objet jusqu’à l’absurde, et va chercher les vestiges déjà présents de notre civilisation industrielle pour créer un sain malaise. Ainsi, de l’exposition « Le Plein » (1960) à la galerie Iris Clert, qui fait pendant au retentissant « Le vide » organisé par Yves Klein peu avant : Arman bourre la galerie de détritus classifiés, et ce jusqu’au plafond. L’invitation était elle-même une petite boîte (voir photo ci-contre).

Ce n’est donc pas un hasard si l’artiste commence ce travail sur l’accumulation avec ses célèbres « Poubelles », œuvres pleines de dérision et marquant une époque, mais surtout portraits-robots d’Homo Faber contemporains retraçant des personnalités. Parfois Arman, les met en pot, « au naturel »(Voir photo ci-contre).

Les masses d’objets mis en boîte sont énormes, et le caractère périssable de certaines matières oblige Arman à trier ce qu’il empile tout au long des années 1960. Mais à partir des années 1970, le plastique à polymérisation rapide permet à Arman de recouvrir tous types de déchets, y compris périssables et de les conserver. Cette nouvelle technologie a un double effet sur l’œuvre d’Arman : elle rend sa réflexion sur le pourrissement moins directe, et plus symbolique et lui permet également de traiter des volumes beaucoup plus grands. La troisième section de l’exposition « La Masse critique de l’objet » met le visiteur face à d’immenses sculptures de l’artiste, qui sont probablement ses plus connues, telles l’imposante « Grande bouffe » (1973), ou « Home Sweet Home » (1960, voir ci-contre).

La section suivante (n°4), présente dans un même mouvement deux gestes opposés et complémentaires d’Arman : les « coupes » froides et analytique aux côtés des « colères » brûlantes et fracassantes. Dans les deux cas, Arman transforme l’objet au point que le visiteur le voit sous un jour totalement nouveau. Sacrilèges quand elles touchent à de vivants instruments de musique, on apprend que les colères ont commencé par un meuble Henri II (sans titre 1961), saccageant donc la grande tradition classique française (voir ci-contre). On apprend également comment le processus de destruction venait des arts martiaux, dont Arman, tout comme Yves Klein était adepte.

La cinquième partie de l’exposition « Archéologie du Futur » montre le souci d’Arman de conserver le plus longtemps possible les restes de ses découpes et de ses colères. L’artiste a alors expérimenté plusieurs matériaux pour les préserver : le plastique à polymérisation rapide, bien sûr, mais également, le bronze ( voir ci-contre), ou le béton.

La sixième section de l’exposition retrace le compagnonnage artistique d’Arman avec les industries Renault et met en avant le caractère presque « design » de ses sculptures industrielles.

La dernière section se concentre sur le retour à la peinture d’un artiste parti vivre à New-York et qui exprime donc en anglais et du haut de sa nouvelle nationalité cette renaissance du peintre en lui : » I am a born again painter ». Sans renoncer à tout le procédé d’analyse, destruction, préservation et accumulation d’objet qu’il a mis au point tout au long des années 1966, l’artiste commence dès 1966 à travailler à sa manière des tubes bruts de couleur.

Et cette rétrospective se referme sur une pièce calcinée, noir sur noir, les morceaux épars de meubles XVIII ème batis par la colère et conservés dans le bronze, tentent de résumer l’ensemble du travail de l’artiste : à la fois terriblement moderne, gênant et précieux.


Arman
envoyé par centrepompidou. – Films courts et animations.

« Arman« , du 22 septembre 2010 au 10 janvier 2010, Centre Pompidou, niveau 6, de 11h00 – 21h00 jusqu’à 23 h le jeudi, fermé le mardi, et le 1er mai, Paris 4e, m° Rambuteau ou Hôtel de Ville, Tarif plein 12€ ou 10€ selon période / tarif réduit 9€ ou 8 € selon période.

Vous trouverez le lien vers une vidéo de l’INA d’un entretien entre Arman et Ardisson ici.

Infos pratiques

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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