Actu
Véronique Séhier : «C’est un risque inouï de forcer une femme à poursuivre une grossesse dont elle ne veut pas»

Véronique Séhier : «C’est un risque inouï de forcer une femme à poursuivre une grossesse dont elle ne veut pas»

08 mars 2020 | PAR Yaël Hirsch

Coprésidente du Planning Familial jusqu’en janvier 2020, Véronique Séhier est membre du CESE à la délégation aux droits des femmes et à l’égalité. C’est dans ce cadre qu’en novembre dernier, elle a été rapporteuse d’une étude importante sur les «Droits sexuels et reproductifs en Europe : entre menaces et progrès». Elle éclaire pour nous cet enjeu majeur que sont les droits sexuels, condition sine qua non de l’égalité des genres.

Pouvez-vous définir les droits sexuels ?
C’est le droit pour chaque personne de décider de sa vie et de mener une vie sexuelle épanouie, le droit de choisir si l’on veut fonder une famille ou pas, avec qui, si l’on veut des enfants, ou pas, à quel rythme et à quel moment. C’est également le droit de vivre une vie sexuelle en toute sécurité, sans risque de grossesse non voulue, d’Infection sexuellement transmissible, avec les partenaires de son choix… C’est aussi pour chaque personne le droit de vivre sa sexualité sans discrimination et sans contrainte ni violence quelle que soit son orientation sexuelle et son identité de genre. Cela passe par l’accès à la contraception, à l’avortement, et par une éducation à la sexualité complète pour connaitre son corps, parler consentement, se protéger, choisir une contraception, sachant qu’aucune méthode de contraception n’est efficace à 100 % . Ces droits ont fait l’objet de combats politiques et suscitent des débats et des réactions fortes car ils touchent à des représentations collectives d’ordre moral, religieux et social, et notamment au contrôle de la sexualité et du corps des femmes . Or, sans ces droits, il ne peut pas y avoir égalité entre les femmes et les hommes: il faut qu’elles puissent être libres de choisir si elles veulent avoir des enfants, quand, avec qui et à quel rythme.

Le Planning Familial joue-t-il un rôle dans le monde entier ?
L’étude du CESE s’est intéressée à l’Europe parce que de nouvelles menaces pèsent sur les droits sexuels. Aux Etats-Unis aussi, l’on a vu certains états éditer des lois rétrogrades avec pour objectif de revenir sur le jugement de la Cour Suprême Roe v. Wade (1973) qui a ouvert le droit des femmes à avorter. A la suite d’une loi en Louisiane, la Cour Suprême a entendu les parties le 4 mars. Le jugement est attendu… Il y a encore beaucoup de pays où l’on limite les femmes à leur rôle procréatif. Or, ces lois restrictives n’empêchent pas les avortements, mais mettent en danger la vie et la santé des femmes, voire les condamnent à mort. La loi est tellement restrictive au Salvador qu’elle va jusqu’à condamner des femmes qui ont fait une fausse couche et les met en prison, considérant qu’elles n’ont pas su protéger l’enfant qu’elles portaient. D’où l’importance d’une approche internationale de ces droits. Nous agissons à tous les niveaux. Parce que là où les droits des femmes sont bafoués, ce sont les droits de toutes les femmes qui sont bafoués. Il faut un accès universel à ces droits pour toutes les femmes, dans tous les pays, mais aussi dans toutes les situations, et je pense en particulier aux femmes migrantes, en Europe, aujourd’hui. En Argentine, où nous soutenons la lutte les femmes pour l’avortement, la contraception et l’éducation sexuelle, aujourd’hui c’est une femme qui meurt par semaine. Le film de Juan Solanas, Femmes d’Argentine:Que sea Ley montre ces combats en Argentine et les conséquences pour les femmes et leur famille des avortements clandestins ou du refus d’avortement. Il sort en salle le 11 mars et je vous encourage vraiment à aller le voir. 

Quelle est la situation en Europe ? Le rapport parle de «menaces et progrès» ?
On constate des mouvements réactionnaires partout en Europe. Les mouvements religieux et populistes natalistes, ont un programme au niveau européen avec l’objectif de remettre en cause le divorce, la contraception (ils prônent plutôt l’abstinence, les rapports sexuels espacés) , l’avortement et l’éducation sexuelle (ils ont peur que cela pousse les jeunes à avoir des relations sexuelles plus tôt, ce qui est faux,). Ils combattent l’égalité entre les femmes et les hommes et veulent un statut pour l’embryon dès la conception. En Hongrie, qui a réinscrit dans sa constitution depuis 2011 « le droit de l’enfant à naître », ils veulent apprendre aux filles à être de bonnes mères de famille et aux garçons à aller conquérir le monde…Les Anti-choix se font entendre partout, avec le soutien des États-Unis, du Vatican et de la Russie. Il y a des pays où les lois sont plus progressistes .. L’Irlande a autorisé récemment l’avortement, Chypre aussi. Mais nous devons être vigilants. La loi a régressé en Pologne, on ne peut désormais avorter que dans trois cas seulement : s’il y a grave malformation fœtale, viol ou danger pour la vie de la femme et même dans ces cas-là, il est très compliqué d’avoir accès à l’avortement car les médecins opposent leur clause de conscience .Comme en Italie, à l’hôpital public. Les mêmes médecins peuvent parfois accepter de pratiquer l’avortement en exercice privé. Dans tous les cas, les premières victimes sont les femmes les plus précaires ou qui n’ont pas les moyens de se rendre à l’étranger pour avorter. Ces mouvements qui luttent contre le droit à l’avortement ne sont pas « provie », comme ils se nomment, mais « antichoix », car en s’opposant au choix des femmes, ils mettent leur vie en danger . Ce sont les mouvements en faveur de l’avortement qui sont du côté de la vie. C’est une violence et un risque inouïs de forcer une femme à poursuivre une grossesse dont elle ne veut pas.

Et en France ?
La loi pose plusieurs questions en France. Notre étude parle des mouvements LGBTQI, du combat pour fonder une famille dans de bonnes conditions pour toutes et tous, alors que l’égalité d’accès à la PMA pour les femmes lesbiennes et les femmes seules est encore une question. La loi est passée à l’Assemblée Nationale et au Sénat, mais ce qui est en jeu aujourd’hui, entre autres, c’est la prise en charge financière. Pour certains, s’il n’y a pas de raison médicale à la PMA, pas question de rembourser. Or c’est un traitement inégalitaire, et les raisons médicales ne sont pas toujours évidentes pour certains couples hétérosexuels non plus… En matière de droits sexuels et reproductifs, aujourd’hui la France a une loi sur l’éducation à la sexualité très progressiste et qu’on nous en envie : depuis la loi Aubry de 2001, l’information et l’éducation à la sexualité doivent être dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène. Mais dans les faits, il s’agit plutôt de deux séances en tout et pour tout, tout au long de la scolarité. Or, en si peu de temps souvent le message est « attention de ne pas attraper de maladies » et « attention de ne pas tomber enceinte quand vous ne le souhaitez pas ». Mais l’approche que nous prônons est celle d’une éducation à la sexualité complète, globale, qui soit aussi émancipatrice, où il est question d’égalité femmes-hommes, de consentement, de mieux connaître son corps et de parler d’estime de soi.Par ailleurs la prévention des IST est insuffisante , à l’heure on l’on voit une recrudescence des IST chez les jeunes. Enfin si l’on parle de droit à l’avortement, en France, le délai légal est 12 semaines de grossesse. La plupart des femmes qui désirent avorter veulent le faire le plus rapidement possible. Mais certaines femmes découvrent tardivement leur grossesse. Et dans la pratique, des femmes témoignent que des médecins anti-IVG les baladent, leur disent qu’à la 10e semaine, c’est trop court… en espérant qu’elles dépassent les délais. Il y a peu de plaintes déposées mais cela existe. Or, les délais sont variables en Europe, allant jusqu’à 22 semaines. On pourrait aligner les lois en Europe sur les lois les plus progressistes. On estime que 3500 à 5000 femmes françaises vont avorter à l’étranger, mais le coût est élevé, 800 à 900 euros l’acte, plus le voyage. Ce sont encore les femmes les plus fragiles qui sont le plus exposées.

Quel impact le mouvement #metoo a eu sur votre action et votre message ?
Nous pensons que si la loi sur l’éducation de la sexualité était appliquée à la lettre, auprès des filles et des garçons, elle permettrait d’agir dès le plus jeune âge en prévention des violences sexuées et sexuelles. Il faut arrêter de penser que c’est aux filles de se protéger, de ne pas traîner dans la rue, de ne pas provoquer et éduquer les garçons … Une véritable éducation à la sexualité enseignée aux filles et aux garçons doit parler d’égalité, de respect, apprendre à dire ses émotions, et prévenir ainsi les violences sexuelles dans la société et au sein du couple.

Comment aider ceux qui dispensent cette éducation et le personnel soignant qui accompagne les jeunes et les moins jeunes ?
Alors que les anti-choix sont de plus en plus présents, qu’ils veulent intervenir en milieu scolaire pour prôner l’abstinence comme moyen de contraception, il est important que cette éducation soit faite par des personnes formées, en complément des personnes de l’éducation nationale, et que toutes les personnes en situation d’éducation soient formées. Au Planning Familial les personnes qui interviennent sont formées pour cela. Aux Pays-Bas par exemple, cela fait partie de la formation de base de enseignants de faire de l’éducation à la sexualité. Et comme par hasard, c’est un des pays le plus en avance sur l’implication des hommes dans la contraception …

Le 8 mars est-elle une date importante pour vous ?
Oui, c’est une journée où partout dans le monde des femmes organisent des mobilisations publiques pour leurs droits.C’est un grand moment de solidarité. D’autres dates sont importantes: le 28 septembre est la journée mondiale pour le droit à l’avortement, le 25 novembre contre les violences. Cette mobilisation internationale le 8 mars, journée internationale pour le droit des femmes, en coopération avec beaucoup d’associations, nous permet de mettre l’accent sur les droits sexuels et reproductifs, condition indispensable de la liberté des femmes, mais qui sont trop souvent les oubliés des textes internationaux! en cette année de Pékin +25 et du Forum Génération Egalité qui se tiendra en France en juillet, il est important de le rappeler. 

visuel : (c) Autorisation d’utilisation donnée par Véronique Séhier

Exceptionnel comme Hotel Lux
Synesthésie et fusion électrique à l’Ircam Live
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *