Politique culturelle

Sonia Leplat : « Quand on fait de la pratique amateur, on est souvent suspecté de ne pas faire de la qualité »

Sonia Leplat : « Quand on fait de la pratique amateur, on est souvent suspecté de ne pas faire de la qualité »

17 janvier 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le 21 janvier, la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs ouvre un cycle dédié au Krump. L’occasion pour nous de rencontrer la directrice de cette belle institution, Sonia Leplat 

Comment êtes-vous arrivée là ?

Je suis là depuis septembre 2017. Je suis arrivée avec une candidature tout à fait classique pour succéder à Guillaume Descamps et Véronique Caboche Letac. Eux ayant fait surtout le travail d’ouverture des sites pendant pas mal d’années assez frénétiques, j’ai rejoint l’aventure dans une logique d’appropriation par les territoires de ces sites une fois ouverts. Quand je suis arrivée, les 5 sites existaient, celui de Breguet venait juste d’ouvrir en avril.

Avez-vous vous-même une appétence pour la pratique amateur ?

Maintenant, je n’ai pas trop le temps d’avoir une pratique amateur, mais j’ai beaucoup travaillé dedans et mon métier a toujours valorisé cette pratique artistique amateur. J’ai démarré avec une compagnie de théâtre professionnelle dans les années fin 90 / début 2000, dans laquelle je me suis auto-formée en quelque sorte à l’administration, la production… Enfin, comme dans toutes les compagnies !
A un moment, j’en ai eu marre, je trouvais ça un peu vertigineux de pas avoir de lieu, de travailler toujours à droite et à gauche, entre le théâtre, une tournée, une résidence… J’avais besoin d’un point d’ancrage. Donc, avec la metteuse en scène avec qui je travaillais à l’époque, Justine Heynemann, on a essayé de chercher un lieu pour ancrer la compagnie et où Justine pourrait donner des cours à des amateurs, chose qu’elle faisait déjà tous les soirs de la semaine.
On a ouvert la Cuisine dans le 5ème arrondissement. Un lieu qui existe toujours. Il a ouvert rue Poliveau et est maintenant rue de Santeuil, un local où on a plus de place. C’est un lieu associatif qui voit défiler 150 à 200 amateurs par an. Il est petit mais fait un beau boulot de terrain et propose des cours en fonction des envies et de l’expérience des amateurs, qui donnent lieu à la constitution de groupes, dont des enfants/ados.

Vous êtes donc directrice des 5 lieux ou seulement de la Canopée où nous nous trouvons ? Ont-ils des spécificités autres que la question de la proximité ?

Oui, je dirige les cinq. Chacun d’entre eux a des spécificités liées au territoire, mais aussi aux bâtiments : si certaines salles ne sont pas insonorisées, il est difficile d’y faire du théâtre ; d’autres n’ont pas de parquet, alors c’est compliqué pour la danse… Ils ont donc des spécificités, mais on essaye de lutter contre parce qu’on fait beaucoup de pluridisciplinaire et on va aller chercher dans l’espace public des solutions pour faire rencontrer le corps et la musique dans des endroits qui ne sont pas faits pour ça.
On sort beaucoup des murs de nos lieux. Par exemple, avec le projet de territoire qui démarre en février, « Frontières » dans le 20e, on n’a pas de salle de spectacle à Saint-Blaise. C’est la MPAA qui est la moins bien lotie en termes de sonorisation. C’est une ancienne bibliothèque, elle n’a pas de salle de spectacle ni de salle insonorisée. Tout résonne, tout fuit… Néanmoins, on y monte un projet pluridisciplinaire : il y aura de la musique, du théâtre, de la danse, du son, du numérique. On va y jouer sur les espaces intérieurs et extérieurs. On va utiliser aussi les autres MPAA pour pouvoir faire des choses qu’on ne peut pas faire à Saint-Blaise techniquement. Et puis en travaillant avec des partenaires du territoire.
On a cette logique en travaillant avec les territoires de faire ressortir la veine apparente de notre ADN. De dire : nous faisons de l’accompagnement pour tous les amateurs, en groupe ou individuels, on propose des ateliers de création. Pour ceux qui n’en sont pas encore à la création, des ateliers de pratique et de découverte. Et pour ceux qui ont trop peur, des soirées conviviales où la participation n’est pas obligatoire.

Les ateliers sont-ils toujours animés par des professionnels ?

On a plusieurs formats. Comme on ne peut pas se permettre de mettre les gens en danger lors de nos soirées participatives, comme une expérience tout seul sur scène à ne pas savoir quoi dire, une équipe professionnelle est systématiquement sur place. Elle propose sans imposer, pour que cela reste ludique et qualitatif, un format : comédie musicale improvisée, « Enchantez-vous », chorale qui emprunte au karaoké, « Improvisez-vous » en danse et en théâtre.
On a repéré par exemple à Breguet beaucoup de compagnies d’improvisation de théâtre et on leur a donné carte blanche plusieurs fois à nos événements ; dans ce genre de cas, pas besoin d’animateurs professionnels. Ils jouent le jeu de découvrir les autres modes d’emploi de l’improvisation proposés par les autres compagnies avec lesquelles ils ne se seraient jamais rencontrés sans ces occasions.

Le 21 janvier va s’ouvrir un cycle « Sacré Krump », avec une création de Nach. Comment est né votre intérêt pour cette danse ?

Avant, je ne connaissais pas le Krump avec ce nom-là, mais j’avais vu Rize de David Lachapelle par exemple. Je n’avais absolument pas ce projet en arrivant à la MPAA. Quand je suis arrivée, Louis Gazet, responsable de la danse, m’a indiqué qu’ils avait travaillé dont (La) Horde (que la MPAA a d’ailleurs révélé), Olivier Dubois, Talvaux…
J’y ai découvert le vivier parisien du Krump et c’est cela qui m’a intéressée. Je sentais autant chez les danseurs professionnels une réelle admiration pour cette discipline très particulière, qui proposes des choses qu’on n’a pas dans la danse contemporaine, ni dans le hip hop, et en même temps le fait qu’elle rassemble une pratique amateur comme n’importe quelle danse urbaine. J’ai ressenti la nécessité de parler de cette discipline, d’expliquer ce que c’était car trop peu de gens la connaissent. Et de dire d’où ça vient.
Je suis très attachée à remonter l’histoire des pratiques artistique. En avril, on va avoir par exemple un cabaret matrimoine de voguing à Saint-Germain. J’ai reçu des critiques de féministes qui considéreraient que ce n’était pas un héritage de femme, ça vient des homosexuels masculins. Pourtant, c’était une pratique qui permettait de reprendre possession de son corps complètement, même dans un milieu social pauvre, en opposition avec les parents et la religion. C’était la volonté de pouvoir exister tel qu’on est. Donc si on s’aperçoit qu’on est une femme dans un corps d’homme ou l’inverse, eh bien advienne que pourra, mais le voguing aide, valorisons le voguing.
On s’est fixé de faire tout un cycle sur le Krump, que l’on a appelé « Sacré Krump ». J’ai rencontré les milieux parisiens de ce style, et bien sûr Nach. Je me suis dit : c’est elle. C’est avec elle qu’il faut travailler. Parce qu’elle a suffisamment de recul et de distance sur ce qu’est le Krump à Paris aujourd’hui et sur son parcours de danseuse, de chorégraphe en devenir et de partisane de la simplicité qu’il faut garder dans les battles, rencontres fortuites dans la rue et ailleurs.
J’ai eu un gros coup de cœur en discutant avec elle et ai décidé de construire tout le cycle autour d’elle et de son travail. Le 21, elle propose sa création dans le cadre du Festival Faits d’Hiver. Elle fait un co-plateau avec Leïla K et Alexandre Fendard emmenés par Christophe Martin pour « C’est toi que j’adore ». On avait envie depuis longtemps de proposer des choses en corrélation mais le calendrier étant un peu serré et les deux pièces étant très courtes nous ont donné la possibilité de bâtir un projet commun.

C’est vrai que j’étais étonnée de voir la MPAA associée à un festival tel que Faits d’Hiver. Avez-vous l’habitude de faire ça ? Travaillez-vous souvent avec des festivals ?

Vous savez, quand on fait de la pratique amateur, on est suspecté souvent de ne pas faire de la qualité. Alors, oui nous travaillons avec des festivals ou des lieux. On est tout de même attaché au fait qu’on ne soit pas un lieu de diffusion professionnel. On ne veut pas, et on n’a pas du tout les bras pour entrer en concurrence avec ces gens-là – qui font ça très bien et il y assez de spectacles à Paris – mais nous avons besoin d’avoir des professionnels dans nos murs qui portent notre message. La transmission auprès des amateurs, la qualité artistique pour tous, les droits culturels, la liberté d’expression. Et si on ne voit pas dans les mêmes lieux où il a des amateurs, des gens extrêmement talentueux, généreux etc, on n’aura pas de paillettes dans les yeux. 
Donc on a forcément tous les ans des professionnels dans nos murs et ils sont intégrés le plus possible à toutes les facettes de notre activité. Ils parlent de leur travail, exemple lors d’apéros/découverte du Krump, d’ateliers découverte au Plateau (facile d’accès pour tous), week-end découverte du Krump. Ils montrent leur travail professionnel dès que c’est possible. Ceux qui peuvent et qui en ont envie ont la possibilité de faire un atelier de création de 3 mois avec Nach.

Comme tous les chorégraphes, elle se confronte à la création de sa version du Sacre du Printemps ; c’est en préparation apparemment ?

C’est moi qui lui ai demandé et elle en avait envie. Le Sacre en Krump, ça a vraiment du sens.
Je lui ai demandé parce que j’étais partie pour faire un cycle de 2 ans sur le Sacre du printemps, à la fois en danse et en musique. Malheureusement, à la suite d’une restructuration interne et donc un petit chamboulement, il y a eu des soucis de suivi des projets. J’avais le projet de faire 3 versions du Sacre : une de Nach version krump, une seulement avec des femmes, et la dernière avec des enfants et des personnes âgées. C’est la version de Nach qui subsiste en danse. En musique, on va travailler avec Georgette Kala-Lobé. C’est une chorégraphe et danseuse qui a travaillé sur un Stravinski nègre, reprenant complètement la musique du Sacre en version électro, contemporaine. La représentation aura lieu pendant le projet frontière dans quelques mois.
Le Sacre est un B.A.-BA et en même temps une pièce géniale pour les amateurs. Elle n’est pas trop longue mais elle raconte tellement de choses. Elle porte un imaginaire à la fois mythologique, initiatique et revendicatif sur l’égalité femmes-hommes. C’est à la fois très accessible et très exigeant. Je trouve ça formidable.
Les problématiques qu’on traverse : le rapport à l’autre, le rapport à la nature, la lutte contre les dominations induites et l’égalité femmes-hommes, sont des sujets qui traversent toute la programmation de la MPAA.
Pour revenir à la question de la présence des professionnels, on n’a pas vocation à avoir des professionnels isolés. Cependant, on a vocation à ce qu’ils alimentent la question de qu’est-ce qu’un un amateur, de comment créé-t-on aujourd’hui dans l’espace public ou dans des salles. Cela pose pour nous les questions juridiques, techniques, de temporalité (la création n’est pas la même à 22h un seul soir de semaine que pendant 15 jours de résidence).

Alors comment se passe concrètement la création du Sacre ?

Il y a 2 cycles. Un cycle qui se compose de week-ends intensifs de travail avec Nach, d’un training régulier et de répétition avec ses assistants une fois par semaine. L’aboutissement de la création des 25 amateurs est en mai et elle sera présentée une fois à Saint-Germain et une fois pendant le festival June Events à la Cartoucherie. Pour les prochaines années, des théâtres de la proche banlieue sont intéressés pour diffuser nos spectacles de ce type.

Comment gérez-vous le fait que les équipes soient amateurs et de créer un spectacle tel que celui-ci ? Comme faites-vous pour qu’ils soient là, présents, qu’ils tiennent la durée ?

Cela fait partie des exigences qu’on leur demande pour être « sélectionnés » pour le spectacle. On ne peut pas accueillir quelqu’un qui ne soit pas entièrement disponible et c’est vraiment la seule chose qu’on exige. Il n’y a pas de prérequis, sauf peut-être parfois en musique, autre que la disponibilité, l’écoute et la capacité d’investir dans un projet. Au-delà de faire partie d’un groupe, c’est aussi de pouvoir recevoir les directives d’un artiste, ce qui n’est pas toujours facile. Il y a des gens qui ne sont pas faits pour ça, d’autres qui viennent pour ça, s’ils ont par exemple des gros postes à responsabilités durant la journée, d’un coup, de se faire diriger par quelqu’un d’autre est appréciable. Puis d’autres encore de l’intérêt de la matière artistique qui est travaillée. Les motivations sont très diverses.

Le spectacle pourra être amené à tourner, à être diffusé ?

Il y a plusieurs représentations parce que l’anticipation a été faite pour la programmation des deux salles. Mais ce ne serait pas possible d’envisager d’autres représentations maintenant car cela demanderait du temps de reprise en plateau, du temps pour les répétitions… Étant donné que ce sont des amateurs, ce n’est pas parce que le spectacle a été joué une fois qu’ils savent le jouer comme des interprètes qui sont les techniciens de leur corps et qui vont pouvoir rejouer dans n’importe quelle circonstance.

Informations et réservations sur le site de la MPAA

Visuel : @GuillaumeBorgnet

Friedler expose les âmes au Beffroi
Mon Isménie d’Eugène Labiche au Poche Montparnasse, un guignol bourgeois délicieux
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *