Politique culturelle
Chloé Tournier : « l’accessibilité ce n’est pas la vulgarisation du propos »

Chloé Tournier : « l’accessibilité ce n’est pas la vulgarisation du propos »

05 février 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Chloé Tournier est directrice de programmation du Maif Social Club, nous la rencontrons au bord de la clairière de l’exposition Champs Libres, dans la bibliothèque de ce lieu si hybride.

Bonjour Chloé, pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Chloé Tournier, et cela fait bientôt quatre ans que j’ai rejoint le projet du MAIF Social Club, pour le créer, pour le lancer ; aujourd’hui je m’occupe de la programmation. Je suis directrice artistique pour le MAIF Social Club.

Et donc le MAIF Social Club, c’est un lieu que je connais bien, c’est un lieu d’exposition mais pas que. Etre directrice artistique, est-ce que cela déborde des expositions, est-ce que cela veut dire les spectacles, les rencontres … ?

Le MAIF Social Club, c’est à peu près quatre cents événements par an et trois cents personnes par jour. Ce sont des visiteurs que l’on nourrit, évidemment, de plein de formats. Comment se passe la programmation ? Nous avons une ligne éditoriale globale qui est l’innovation sociale, sociétale,  par le prisme artistique. C’est notre ligne ; puis on choisit des thématiques assez généralistes pour pouvoir permettre la pluralité des voix, des opinions et des imaginaires qui viennent pendant six mois donner le la au MAIF Social Club. En ce moment la thématique, c’est l’écologie. Sur une thématique comme ça, moi j’ai plusieurs missions. Évidemment la première ça va être de monter le projet de l’exposition et pour ça je vais m’appuyer sur une commissaire, une scénographe, une production, enfin je constitue des équipes ad hoc dans un projet qui est le nôtre, et puis bien sûr ça va être de développer une programmation de conférences, de spectacles, d’ateliers pour adultes, d’ateliers pour enfants et puis des projets, on va dire, performatifs,  qui ne rentrent dans aucune de ces cases mais dans toutes. 

Qui est ma case préférée, la non-case. Au niveau performance, justement, que va-t-il se passer dans le cadre de « Champs libres » ?

Eh bien, au niveau performance, par exemple et dans ce qui serait précisément une non-case, on a la proposition GK collective, qui est une structure de théâtre, qui travaille beaucoup sur le théâtre, et qui implique le spectateur dans des formats extrêmement originaux.

Vous les avez déjà invités ici.

Effectivement, c’est un collectif avec qui on a déjà travaillé. Là, ils vont mettre des robots dans l’espace plutôt bibliothèque du MAIF Social Club. Des robots, qui sont l’une de leurs propositions ; ce sont des robots qui ont pour but, évidemment de manière ironique, d’entraîner ceux qui viennent les consulter, à résister aux messages de prise de conscience écologique. Comment rester soi-même et ne pas entendre la réalité du changement écologique, comment ne pas bouger de ses convictions initiales. Voilà, donc ce sont des robots parodiques qui nous entraînent à ça.

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez sur l’écologie ?

L’écologie est une approche qui traverse toute la démarche du MAIF social club, parce que dans cette exposition et que dans son ensemble au MAIF Social Club, finalement ce sont les innovations et les nouveaux usages qui nous intéressent. Aujourd’hui, quel que soit le secteur d’activité, on tend quand même vers une évolution des mentalités.

Je me souviens d’une exposition sur l’habitat justement.

Sur l’habitat, on a fait une cabane, et on parlait des nouveaux usages et puis, bien sûr, le besoin de nature était ressorti comme l’un des nouveaux usages de l’habitat. Voilà, aujourd’hui, comme je conçois ma maison idéale. Ma maison idéale, c’est un peu comme l’œuvre de Vaughn Bell qui est dans l’exposition, « La nature est ma maison ». Ma maison idéale est clairement connectée avec la nature. Quand on a parlé de mobilité, on a parlé de la question du ralentissement. Et la question du ralentissement, c’est aussi une question fondamentalement écologique : à quel rythme, je vais moi ? A quel rythme va ma consommation et qu’est-ce que j’accepte de faire ralentir et pourquoi ? C’est aussi l’une des questions qui sont posées dans cette exposition. On arrive et on dit : « Viens expérimenter les choses et viens dans une clairière au milieu d’une forêt. La clairière, c’est bien ça, c’est une espèce de vide et d’apaisement au milieu d’une forêt qui est un espace où bruissent des animaux, où bruissent des insectes, où il y a une végétation un peu prolifique comme ça. Voilà on va faire une pause, et c’est globalement notre approche sur tous les sujets, c’est vrai qu’on va avoir un questionnement écologique.

Le MAIF est un lieu qui est hybride. C’est haut de plafond, il y a des poteaux et en même temps à chaque fois que l’on arrive, c’est différent. Quelle est votre approche scénographique ?

L’attention portée à la scénographie est vraiment une attention de tous les jours. D’ailleurs, je pense que sur cette exposition-là, on est arrivés à une équipe-projet parfaite, c’est-à-dire où commissariat, direction de la programmation et scénographie travaillaient main dans la main, dans une vision politique globale de « qu’est-ce que doit proposer cette exposition ? ». De mon côté, j’ai des consignes qui sont extrêmement fortes et qui viennent évidemment influer sur la scénographie.

Par exemple ?

Par exemple, l’exposition doit être compréhensible et accessible à tous et toutes, on ne fait pas des expositions pour les enfants ; ni le contenu, ni la scénographie ne sont pensés pour les enfants ; toutefois, un enfant doit pouvoir y trouver autant de plaisir qu’un adulte. Première chose. On a ce même souci d’accessibilité du propos, avec différentes grilles de lecture ; l’accessibilité, ce n’est pas la vulgarisation du propos, ce sont différents niveaux possibles et moi, je viens faire mon miel de ces propositions, je viens faire mon miel dans cette clairière, dans cette forêt. Donc je peux prendre des choses qui viennent me nourrir. Cela doit aussi permettre à ceux qui sont en grande expertise du sujet de trouver du plaisir, du contenu, d’expérimenter des choses ; mais cela doit s’adresser aussi à des personnes qui sont plus novices sur ces questions. Ce sont des choses qui vont caler la scénographie. L’interactivité est une valeur forte chez nous : que les gens puissent d’une manière ou d’une autre appréhender l’œuvre, approcher l’œuvre par le faire, par le toucher. Souvent on dit « prière de ne pas toucher » ; là c’est l’inverse : « prière de toucher », « merci de tourner la roue de Suzanne Husky », « merci de vous asseoir sur ces rochers », « merci de prendre place », appropriez-vous l’espace de cette exposition, ce n’est pas la nôtre, c’est la vôtre ! C’est finalement tricoter entre public et artistique, pour moi, c’est ça mon métier et la scénographie m’aide beaucoup là-dedans. Il y a des œuvres qui sont naturellement, c’est-à-dire, intrinsèquement, interactives, participatives ; l’œuvre de Vaughn Bell, on se met dedans. Voilà, il n’y a pas besoin d’une scénographie incitante, il n’y a pas besoin d’une scénographie qui accompagne. Pour Suzanne Husky, il faut y penser, quand même, que l’on va peut-être tourner la roue pour aller voir les détails qui nous intéressent. Pour ça, c’est clairement, moi, la scénographie qui m’aide, c’est vraiment moi qui dis à la scénographe comment on va faire pour que ce ne soit pas qu’un tapis à regarder derrière une vitrine. Il n’y a pas de vitrines ici qui cachent les œuvres, enfin qui protègent les œuvres. On n’a pas non plus de surélévation des œuvres, tout ce qui, en fait, met à distance l’œuvre du public aussi, n’est pas là. Et puis, on a aussi une exposition qui doit pouvoir se visiter en totale autonomie, c’est-à-dire qu’on n’a pas chez nous de gardien de musée, donc les consignes doivent être là.

Mais vous avez les médiateurs …

Oui, mais qui ne sont pas toujours présents sur l’expo. Ils sont là pour les visites d’expo mais si vous, vous venez en autonomie, il faut que vous puissiez comprendre, et c’est pour ça qu’on dit littéralement aux gens « enlevez vos chaussures pour passer le seuil de l’expo », « asseyez-vous », « tournez la roue ». On a une approche très : quel va être le besoin du public qui vient et comment moi je vais y répondre? On a aussi, par exemple, une scénographie qui pose les enjeux écologiques soulevés par l’exposition, par le projet artistique, à travers notamment les dessins qui viennent accompagner les cartels, c’est-à-dire qu’on a, à nouveau, l’œuvre, l’explication de l’œuvre et puis la contextualisation : pourquoi cet artiste-là, cette œuvre-là, nous disent quelque chose du monde d’aujourd’hui, du monde de demain ? En quoi cet artiste-là peut rendre particulièrement tangibles les risques climatiques ? Ça c’est Timo Aho et Pekka Niittyvirta. Ce sont les risques climatiques que l’on nous prévoit pour vingt ans, dix ans pendant dix, vingt, trente, quarante, cinquante ans ; comme ils sont dans longtemps, j’ai du mal à changer, aujourd’hui, mon attitude. C’est comme quelqu’un qui fume et on va lui dire « Attention tu fumes »;  oui mais les conséquences c’est pour dans longtemps, donc changer aujourd’hui en prévision d’un risque futur, c’est quelque chose d’extrêmement compliqué ! Là, c’est ça que nous disent Timo Aho et Pekka Niittyvirta. Ils rendent visibles un risque, ils le rendent tangibles. Tout ça pour dire que la scénographie va dire ça, va expliquer : d’accord on part d’un projet artistique et voilà de quoi nous parle ce projet, voilà en quoi cela nous amène à réfléchir. Maintenant quelqu’un peut décider d’avoir uniquement la lecture du projet artistique et puis quelqu’un peut décider d’avoir une approche plus : okay, de quoi me parle ce projet ? Comment je peux le relier avec … ? Comment, par exemple, Suzanne Husky et son tapis me parlent de déforestation, entre autres, car elle parle en fait de beaucoup de choses, c’est entre autres de ça que ça parle ? Donc on a vraiment toujours une intention forte apportée à la scénographie, pourquoi ? Parce que c’est aussi un lieu contraint, un lieu …Parce que c’est un lieu de co-work, c’est un café, c’est plein de choses …

La pluralité est aussi une difficulté pour se repérer ?

Effectivement, il est important de marquer l’entrée et c’est pour ça qu’on se déchausse dans cette exposition, c’est pour marquer le seuil entre ce qui est de l’ordre de l’exposition et ce qui est de l’ordre de la pluriactivité du MAIF Social Club, c’est un lieu de vie, ici, c’est un lieu dans lequel quelqu’un peut venir. Il y a des gens qui viennent tous les jours au MAIF Social Club, que ce soient des gens qui viennent un moment travailler (le co-working est gratuit, est accessible à tous et à toutes), que ce soient des gens qui viennent : on a des parents qui viennent tous les lundis midi, au lieu d’aller à la cantine, ils amènent leurs enfants déjeuner ici. On a des gens qui viennent pour la boutique ; on a des gens qui viennent pour le café ; on a des gens qui viennent pour la pluralité des événements. C’est important, la cohabitation de ces différentes activités dans un même espace ; pour nous, elle est extrêmement précieuse parce que dans l’expérience, finalement, du public, les choses se côtoient et c’est ça qui est important. C’est-à-dire que quelqu’un qui vient au co-working, ici, peut difficilement ignorer qu’il y a une exposition, quelqu’un qui vient à l’exposition peut difficilement ignorer qu’il y a d’autres activités.

Est-ce que durant ces quatre années, vous avez vu une évolution là-dessus, est-ce que vous avez l’impression que, justement, cette cohabitation maintenant elle est claire et nette, et que ça se passe peut-être mieux, de façon plus naturelle ?

Alors, il n’y a jamais eu de façon non-naturelle, si ce n’est, nous, dans notre perception des choses, c’est-à-dire que nous, parfois, on s’est posé des questions là-dessus ; bien sûr, par exemple, on accueille deux classes de scolaires par jour, une le matin et une l’après-midi, qui viennent visiter l’exposition avec une médiatrice. Comment organiser la venue de 30 enfants et la présence des co-workers ? Nous plaquions nos angoisses en voulant anticiper les risques. Et en fait, tout se passe bien. Des enfants découvrent que travailler, ça peut être ça aussi,  car peut-être que leurs parents ne sont pas free-lance. Ils se rendent très vite compte que les gens sont là pour travailler, et en conséquence, il y a un respect tout de suite qui s’instaure. Et aussi les co-workers se disent : « ah génial, des enfants qui arrivent avec leurs énergies si particulières, qui arrivent avec leurs questionnements si particuliers », et en fait ça les met en contact avec des tranches d’âge. On a tous des tranches d’âge avec lesquelles on est plus ou moins en contact,  et des tranches d’âge qui nous manquent.  La cohabitation des activités et des intérêts, ici, c’est notre priorité. Non seulement ce n’est pas une contrainte mais les choses se nourrissent, le café vient nourrir la boutique qui vient nourrir le co-working qui vient nourrir l’exposition et ainsi de suite !

Champs Libres, jusqu’au 18 juillet au Maif Social Club, 37 rue de Turenne, 75003 Paris. Entrée libre.

Visuel : © Edouard Richard / MAIF

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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