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Phia Ménard : « La domination n’est pas un mode de gouvernance » [Interview]

Phia Ménard : « La domination n’est pas un mode de gouvernance » [Interview]

15 janvier 2019 | PAR Pierre Tanguy-Cottin

Phia Ménard s’est confiée sur la nécessité de mettre en scène dans « Saison sèche » les souffrances silencieuses des femmes, et plus largement les oppressions du patriarcat sur les individus.

 

Quel est le point de départ de cette création et pourquoi l’avoir intitulée « Saison sèche »?

 

Ce titre, « Saison sèche », est une sorte de déformation. C’est qu’à l’époque où je m’intéresse au sujet « comment s’extraire du patriarcat ? », je me rappelle de la violence notamment de cette histoire des Athéniennes qui vont faire la grève du sexe pour arrêter la guerre avec les Spartes. Il y a exactement la même chose qui s’est passé au Nigéria, une femme a réussi à arrêter la guerre civile en provoquant une grève du sexe. C’est une manière de dire « mon sexe est sec, tu n’y touches pas », la saison humide c’est la saison de l’amour, la saison sèche c’est une saison sans amour. 

 

Dans la pièce il y a cet effet miroir avec les rapports de force qui se jouent dans la vie quotidienne. On se rend bien compte que les hommes, pour être considérés comme tels, sont eux aussi victimes des assignations qui les incombent. Finalement, au delà de cette dichotomie de genre, c’est le modèle de la société phallocentrée, dans son ensemble, qui est remis en question dans « Saison sèche » ?

 

C’est pour ça que je lis depuis quelques jours les critiques qu’il y a dessus, et je suis plutôt contente de vous entendre dire en effet que la critique est bien celle d’une société phallocentrée. On me reproche la caricature, mais en même temps je suis bien obligée de la traiter par la caricature parce que la réalité malheureusement n’en est pas si loin que ça ! Alors oui je parle de l’assignation, je parle du fait que les hommes et les femmes sont soumis à une assignation. Mais celles qui en souffrent le plus, directement en tout cas, parce que ça touche à leur moyens de vivre, ce sont les femmes. Après il est évidant que si l’on regarde bien, les personnages masculins que je propose sont masqués. C’est une sorte de parodie et de caricature qui ressemble à un carnaval, sauf que c’est une marche militaire, c’est un théâtre absurde, c’est presque une comedia. Il y a donc quelque chose qu’il faut amener comme une sorte de réponse à un grossissement des traits. 

Et bien sûr, non, je ne m’occupe pas de ce qui finalement est en train de naitre : le fait que, de plus en plus dans la société, des hommes et des femmes se considèrent comme « gender fluid », ou qui souhaitent ne pas avoir à se définir du tout, mais ce n’est pas la majorité encore. C’est votre génération qui va y arriver, la mienne ne pouvait pas. On a fait un chemin qui était déjà d’admettre de poser la question du genre. Le genre est une situation, un fonctionnement de la société, qui dépasse bien la question du sexe, qui regroupe plein d’autres questions, d’où la nécessité des études sur le genre.

 

Au micro de France Culture cette semaine, dans l’émission « Par les temps qui courent » animé par Marie Richeux, vous évoquiez le fait qu’avant de devenir une femme, le féminisme était pour vous un loisir politique. Selon vous peut-on réellement être engagé aujourd’hui pour la cause féministe lorsqu’on n’est pas une femme ?

 

Quand je dis que c’est un loisir politique c’est que la permanence du corps faisait que je récupérais ma peau d’homme et que je n’avais pas à subir au quotidien l’affront ou une sorte de soumission, de rabaissement. Aujourd’hui je le vois bien, mon corps étant celui d’une femme, on me rappelle en permanence que je suis une femme, et en plus que mon féminisme est un peu de trop. C’est pour cela que je dis que c’est important de le rappeler, oui les hommes peuvent être féministes, dans le sens où ils voudraient l’égalité, ils voudraient le partage, ils voudraient en effet que cette pression patriarcale s’effondre, et tant mieux ! Je pense qu’il faut qu’il y en ait de plus en plus et je m’aperçois que lorsqu’il y a des manifestations contre les violences faites aux femmes je vois de plus en plus d’hommes. J’en suis contente parce que je sais que c’est par là que ça va passer, c’est à dire de déposséder aussi et de rappeler que le féminisme est une part de l’humanisme et que cette part d’humanisme est celle qui rappelle que la domination n’est pas un mode de gouvernance.

 

On voit dans ces danses tribales des rituels cathartiques. En souhaitant qu’elles soient le lieu d’un purgatoire et qu’elles conduisent à l’effondrement du patriarcat, qu’elle serait la réponse à suivre ? Le lâcher-prise ?

 

Je ne sais pas s’il y a une réponse exacte, ou si il y a une solution, ce serait génial. On pourrait se dire que si tout le monde changeait de sexe, si tout le monde d’un seul coup devait vivre cette expérience, qu’est-ce qu’il en tirerait comme rapport ? Il en tirerait qu’il peut passer du pouvoir à l’absence de pouvoir. Il pourrait se retrouver dans le rôle de devoir comprendre l’autre, de comprendre ce que vit l’autre, c’est l’empathie. Ce qui donnerait certainement un rapport totalement différent dans la capacité d’appréhender la manière de penser, d’agir de l’autre. Bien sûr le lâcher-prise c’est arrêter de vouloir les choses mais aussi d’essayer de les comprendre, de les partager, de les sentir. D’essayer de comprendre, donc peut être faire tomber une certaine part de volonté de dominer l’autre, de le soumettre. On peut en effet espérer que ces danses aient une certaine capacité cathartique pour réussir à donner un espace de soulagement, d’absence de tension. Je pense que la question des rôles féminins et masculins dans la société sont en effet des relations de pouvoir terribles, d’autant plus dans les sociétés qui se cherchent des moyens de survivre. Est-ce que la violence sociale cesserait d’exister s’il y avait plus d’égalité ? Non il resterait une autre violence qui serait celle de la violence maladive, celle de la folie, peut être de la jalousie, mais une jalousie qui ne serait pas celle du moyen de survivre.

 

Propos recueillis par Pierre Tanguy-Cottin.

Retrouvez la chronique du spectacle par Bénédicte Gattère ici

visuel ©CieNonNova

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