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Operact à Eygalières, une résidence artistique au cœur d’un village par temps de covid

Operact à Eygalières, une résidence artistique au cœur d’un village par temps de covid

16 janvier 2021 | PAR Gilles Charlassier

Dans ce contexte de crise sanitaire qui prive le spectacle vivant de son public, la compagnie operAct a imaginé intégrer une semaine de répétitions de son prochain spectacle, RE : les monstres, croisement original entre opéra et cabaret, dans une résidence artistique au cœur d’un village provençal, qui, si elle a été adaptée, n’a pas été pour autant sacrifiée.

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Depuis désormais près d’un an, les salles restent – à l’exception d’une parenthèse estivale et à la rentrée – désespérément vides et le public derrière les écrans, la meilleure parade qui soit pour éviter les contaminations au covid et faire la fortune des Gafa et autres acteurs économiques de la sociabilité virtuelle. A rebours de ce projet rampant de « monde d’après », où le partage ne sera plus qu’une variable ajustable sur smartphones et autres applis, et des préjugés d’une part croissante des acteurs du monde lyrique selon lesquels c’est dans les outils de diffusion que se trouverait la panacée pour élargir l’audience d’un genre réputé élitiste, Stéphan Grögler et Gaëlle Méchaly avec leur compagnie operAct défendent un modèle différent, où c’est sous sa forme de spectacle vivant et non de captation aseptisée que l’opéra vient à la rencontre du public hors des murs de ses temples consacrés, généralement dans les grandes métropoles à fort PIB. Si le metteur en scène franco-suisse-autrichien porte ce projet de renouveler l’approche de la création lyrique depuis de nombreuses années, la crise sanitaire a accentué ces interrogations sur le devenir socio-économique de ce que certaines élites voudraient maintenir dans sa niche pour happy few.

C’est ainsi que dans le cadre de la gestation de leur prochain spectacle, RE : les monstres, les artistes d’operAct ont imaginé un partenariat avec une commune rurale pour amener leur travail dans un territoire en marge des grands circuits artistiques. Au pied du massif des Alpilles, en Provence, Eygalières n’est pas une terre étrangère aux artistes, mais n’avait jusqu’alors jamais encore accueilli de troupe lyrique. L’enthousiasme de la maire, Aline Pélissier, et de son équipe, devant la proposition qui résonne aussi pour Gaëlle Méchaly comme un retour aux sources, dans un terroir où elle a passé sa jeunesse, a permis de composer avec les contraintes de la crise sanitaire. Au-delà du saupoudrage auquel est parfois contrainte l’action culturelle, operAct a voulu immerger l’ensemble du village dans le processus de répétition, en échange d’un soutien logistique et financier, dans une sorte de troc où, à rebours des schémas usuels, la fécondité de l’impact social prime sur l’exclusivité de la comptabilité économique. La résurgence épidémique a eu raison d’une partie du programme, mais, outre le concert en Ehpad, a pu préserver toute la partie éducative. Au fil de la semaine, quatre ateliers ont été animés par les artistes pour une classe de CM1-CM2 de l’école communale, préparée par leur instituteur, Laurent Mouret : Stephan Grögler les a initiés au travail et à l’univers de la mise en scène, Gaëlle Méchaly à l’art lyrique, deux membres d’Opus 333 leur ont présenté leur instrument, le saxhorn, tandis que la semaine se termine par une répétition participative autour d’une courte scène du spectacle – Dracula 1, où le vampyre s’éveille dans un dialogue riche en jeux de mots qui n’ont pas effrayé la mémoire des enfants, qui donnent la réplique au comédie Dominique Pinon, qui les a, par la pratique, donné un aperçu du quotidien de son travail. Le ludique et le pédagogique s’associent non pas en marge, mais au cœur de la dynamique créatrice.

Sur une idée des quatre saxhorns d’Opus 333, qui entretiennent un compagnonnage de longue date avec le compositeur Alexandros Markéas, le spectacle RE: les monstres participe lui-même de cette salutaire désacralisation de l’opéra, dans un format « de poche’ qui ne sacrifie pas pour autant l’authentique inventivité, ni la virtuosité technique – au contraire. Synthèse originale entre le cabaret et le lyrique, un peu dans la veine de Kurt Weill, le kaléidoscope de saynètes du texte de Pierre Senges fait se succéder toute une tératogonie ressuscitant les archétypes de la littérature universelle au milieu des monstres du quotidien, en un flux continu au diapason du zapping sans transition de notre époque, sur une partition éclatée et jubilatoire, de bric et de broc, comme le dispositif scénique. Si les dates rémoises sont compromises par la pandémie, il reste à espérer que celles d’Avignon seront sauvées, fin mars, pour offrir aux spectateurs l’aboutissement de cette aventure qui n’a pas besoin des artifices communicationnels du story-telling pour partager la langue de l’art avec le public, fût-il novice.

Gilles Charlassier

RE: les monstres, operAct, Eygalières, résidence artistique du 11 au 16 janvier 2020

©operAct

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Gilles Charlassier

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