[Interview] David Geselson à l’occasion de son nouveau spectacle, Doreen

27 février 2017 Par
Amelie Blaustein Niddam
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A quelques jours de la première de Doreen au Théâtre de la Bastille nous avons rencontré le metteur en scène, auteur et acteur David Geselson, dans ses terres… au Théâtre de la Bastille

Amélie Blaustein-Niddam : David Geselson, merci de répondre à notre interview pour Toutelaculture dans le cadre de nos lundis au soleil. Tout d’abord, avant de parler de En route-kaddish je voulais vous parler de ce lieu. Ça me paraissait très naturel de venir vous voir au théâtre de la Bastille ; est-ce que ce théâtre c’est un peu votre maison ?

David.Geselson : Oui, je m’y sens très bien en tout cas. Cela fait maintenant depuis 2014, depuis En route-Kaddish en fait, que je fréquente le lieu comme metteur en scène et comme comédien, que je montre des spectacles ou que j’y répète. On a fait ici En route-kaddish, ensuite j’ai été dans Occupation Bastille avec Tiago Rodrigez, avec qui on a fait Bovary, et là on revient avec Doreen, donc oui, c’est un vrai lieu d’accueil.

A.B-N : En parlant d’accueil… En route-kaddish ça parle surtout d’exil. Comment vous avez eu l’idée folle de monter ce spectacle qui est très, très personnel ? Est-ce que vous avez eu peur de ça aussi ? Parce que ce n’est pas évident d’arriver avec la vie de votre grand-père !

D.G : Non, parce que tout est fictionné, tout est mis à distance…

A.B-N : Tout est fictionné, vraiment ?

D.G : Oui oui, il y a beaucoup de vrai, mais il y a beaucoup de faux dans le vrai, sinon je n’aurais pas pu le monter. Je me servais de mon histoire à moi, mais pour raconter une autre histoire… Je me débarrassais de mon histoire à moi d’une certaine manière, je la mettais devant… Sinon je pense que ça n’aurait pas été possible.

A.B-N : Et le fait de lâcher, comme ça, votre histoire, ça vous a permis d’être sur des questionnements plus contemporains après ?
D.G : Disons que ça s’est fait plutôt à l’inverse. J’avais d’autres questions avant, et puis par tout un tas de hasards il se trouve que j’ai commencé par écrire avec En route-kaddish, mais Doreen (c’est le nom du spectacle que je vais présenter ici en mars) venait d’un désir qui précédait En route-kaddish en fait. Avant En route-kaddish, j’avais le désir de monter La Lettre à D., qui est un texte d’André Gorz, et qui me sert de base pour écrire Doreen, et ça c’était bien avant En route-kaddish, et même longtemps avant puisque dès 2006 quand Lettre à D. a été publié, je me suis dit : il faut en faire quelque chose. Je voulais en faire du théâtre.
A.B-N : Alors pourquoi ne pas avoir commencé par monter Doreen ?

D.G : Alors, j’ai essayé de trouver les moyens de transcrire ce texte au plateau, et ça ne marchait pas très bien parce que c’est vraiment une lettre, comme son nom l’indique, et elle est très difficilement incarnable. C’est très beau pendant quelques pages, et puis au bout d’un moment… et ben ce n’est pas fait pour être du théâtre quoi, c’est fait pour être lu ! Et donc j’avais abandonné. Et il se trouve qu’au début d’En route-kaddish je raconte une histoire d’amour, celle qu’a vécu mon grand-père, ou plutôt que n’a pas réussi à vivre mon grand-père avec une femme qu’il a aimé pendant 60 ans mais avec qui il n’a pas réellement vécu, et j’avais mis dans cette histoire des choses de Lettre à D., en fait. J’avais volé des choses de la lettre, et puis, l’air de rien, j’avais un peu saupoudré ça. Et puis, après En route-kaddish j’ai relu la Lettre à D. et je me suis dit : vraiment, il faut trouver un moyen. Et puis, au fil de beaucoup de discussions que j’ai eu avec le comédien et le metteur en scène qui travaillait avec moi sur En route-kaddish, Elios Noel, on a réfléchi à la manière dont on pourrait trouver un dispositif pour adapter cette lettre. Et j’ai fini par me mettre à écrire.
A.B-N : Et donc, on verra ce spectacle à partir du 8 mars au théâtre de la Bastille. Alors quel est le dispositif que vous avez trouvé ?
D.G : On a décidé de faire la chose suivante : la Lettre à D. a été publiée en 2006, et André Gorz a écrit à sa femme : « tu viens d’avoir 82 ans [lui en a 83], tu ne pèses plus que 52 kilos, tu es toujours aussi belle, toujours aussi désirable, je sens toujours au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien, et j’ai besoin de te redire tout ça, pour re-raconter l’histoire de notre amour, qui a duré 58 ans. » Parce qu’elle a une maladie incurable qui s’appelle l’arachnoïdite, elle se sait condamnée et il lui écrit un chant d’amour de 60 pages où il raconte sa vie avec elle. Et un an après la publication de cette lettre, Gérard (qui est le vrai nom d’André Gorz) et Doreen, sont retrouvés morts ; ils se sont suicidés dans leur maison de campagne à Venon. Ils ont décidé de ne pas se survivre l’un à l’autre. Et moi j’ai décidé d’écrire le moment où on est dans leur maison de campagne, une heure avant qu’ils se suicident, et ils décident d’inviter les gens chez eux pour boire un dernier verre ensemble et se raconter, et se laisser voir vivre. Et donc on va passer 1 h avec Gérard et Doreen, ce sera donc un duo joué par Laure Mathis pour Doreen et par moi-même pour Gérard.
A.B-N : Ha, donc metteur en scène, auteur et comédien !
D.G : C’est ça, après le travail a vraiment été rendu possible par toute la compagnie c’est-à-dire par toute l’équipe du spectacle, Jean Pierre Barreau (qui était déjà sur En route-kaddish) qui avait un regard extérieur, Jeanne Candel qui est venue aussi, il y a Elios Noel qui vient énormément, qui vraiment collaborateur principal à la mise en scène, et puis comme d’habitude Lisa Navarro, Loïc Leroux, Jérémie Scheidler, Thomas Guiral aussi qui est le second à la vidéo et Jeremie Papin à la lumière, qui ont tous voix au chapitre, qui participent à la création et à la mise en scène.
A.B-N : Je vous avais croisé aussi lors de Occupation Bastille, avec Tiago Rodriguez qui était resté là pendant 68 jours, et vous avez émis une radio très, très libre au moment de Nuit Debout. Quelle est la part politique de vos spectacles ? Je vous ai vu dans des spectacles très identitaires, j’ai l’impression que dans Doreen il y aura aussi une histoire très personnelle… ?
D.G : Oui, dans Doreen on vient vraiment raconter une histoire d’amour de gens qui sont très engagés politiquement. André Gorz  est le père de l’écologie politique, c’est l’homme qui a pensé de manière très intéressante en France la réduction du temps de travail, la décroissance, la redistribution du travail…
A.B-N : Vous le citiez d’ailleurs, à la radio
D.G : Je le citais car j’étais en train d’écrire, que je travaillais ça depuis un an, et je citais des extraits de Métamorphose du travail, qui est un ouvrage paru en 1989, dont on va aussi citer des morceaux dans Doreen, et c’était un homme très, très engagé, pour la réduction du temps de travail pour le salaire universel, pour une décroissance très radicale… donc c’était un homme de gauche, et toute sa vie il a questionné le monde dans lequel il vivait. Et dans Doreen évidemment, on va avoir un peu de goût de la pensée d’André Gorz. Comment est-ce que le monde politique avec lequel il interagissait rentre dans son intimité ? Et comment est-il cohérent avec ses engagements politiques dans son intimité, comment est-ce qu’il est parfois complètement incohérent, qu’est-ce que cela crée dans le couple et quelle est la place de sa femme dans ses engagements politiques et intimes ?
A.B-N : J’ai l’impression que dans vos spectacles vous parlez toujours de la politique en passant par l’intime. Est-ce que vous pouvez me parler de ça ?
D.G : Oui, c’est ça qui jusque-là, pour le moment, m’intéresse. Voir comment l’intimité des individus rencontre ou leur engagement politique, ou ce qu’il se passe politiquement, à un certain moment donné de l’histoire, et comment on fait pour raconter des moments de l’histoire politique qui me semble intéressants. Et passer par l’individu, par l’intime, me semble être une porte d’entrée qui contient des réservoirs dramaturgiques, dramatiques, théâtraux… qui rendent la création d’une pièce possible.
A.B-N : Cela permet peut-être aussi de dire des choses qu’on ne pourrait pas dire avec un discours politique classique.
D.G : Totalement, et ça permet aussi de ne pas faire une tribune politique, raconter aussi comment ce sont des individus qui s’engagent. Raconter la vie d’André Gorz c’est raconter son engagement, et donc c’est parler de la politique à laquelle il se frotte au quotidien.

Visuel : ©Charlotte Coman

Informations pratiques

Au Théâtre de la Bastille du 8 au 24 mars

À 18h30
Du 8 au 11 mars
Relâche le 12 mars

À 19h30
Du 13 au 24 mars
Relâche le 19 mars

Jeudi 16 mars à 19 h 30
Théâtre à lire autour de
Doreen

Samedi 18 mars de 14 h à 17 h
Atelier de jeu autour de
Doreen
avec David Geselson


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