[Festival d'Avignon] « Place des héros », Krystian Lupa ou l’élégance du pire

19 juillet 2016 Par Amelie Blaustein Niddam | 0 commentaires

Le 15 mars 1938, Adolf Hitler déclare l’Anschluss (l’annexion) de l’Autriche au Troisième Reich sur la Place des Héros, à Vienne. En 1988, Thomas Bernhard écrit Place des Héros. En 2016, Krystian Lupa la met en scène dans un soixante-dixième Festival d’Avignon placé sous le signe des guerres et de leurs impacts à court et à long terme dans les familles. Chef d’œuvre.

Note de la rédaction :

Dans un appartement vide, un déménagement est en cours. On voit des boîtes sur lesquelles est inscrit le nom de la ville d’Oxford. Rasa Samuolyté (Herta) cire des chaussures, Eglé Gabrénaité (Mme Zittel) range à tout va. Dans la glaçante pièce dominée par une large fenêtre dont nous parvient le bruit léger de la ville, le faux duo se transforme en seul en scène. Madame Zittel nous dresse le portrait d’un homme qui vient de se suicider. On apprend qu’il est professeur mais son nom n’arrivera que bien plus tard dans la pièce. Le portrait fait est celui d’un misanthrope qui déteste ses filles, les couleurs et les chemises non pliées au carré. On le déteste. Tout est fait pour qu’on le déteste. On sait rapidement où se situe la pièce. Nous sommes Place des Héros, cette mythique place de Vienne chargée d’une sale histoire. Pour le moment seuls les domestiques parlent mais on en apprend déjà beaucoup. Sur Robert, le frère lucide, sur les enfants, sur l’entourage… Lupa remplit le temps avec une élégance folle, il l’étire sans le vider et sans jamais baisser notre attention.
Dans cette pièce en trois temps nous passerons de la chambre au cimetière pour finir dans la salle à manger. Le temps des domestiques, le temps du deuil et le temps de la représentation sont ici rythmés. Les comédiens du Théâtre National de Lituanie, où Place des Héros a été créé le 27 mars 2015, excellent dans un jeu minimal où le texte magistral est déployé sans emphase. Ce spectacle est l’anti-Damnés dans sa forme, ou plus exactement, il pourrait en être la suite, cinquante ans après.
Le trouble sur la période est volontaire. Bernhard déteste son pays, il affirme, et ce sera tout le sujet de la sublime seconde partie : l’antisémitisme est inhérent à l’Autriche et à l’Europe en général et les nazis sont toujours là. Des croix gammées traînent sur des anciennes commodes. L’oncle Robert (Valentinas Masalskis) le dit « Quoique que l’on choisisse, c’est de la bassesse ».
Plus la pièce avance, plus notre avis sur Joseph Schuster, désormais enterré et nommé, change. Le suicide devient la seule et courageuse issue pour cet universitaire pris de dégoût et se sentant incapable d’évoluer dans ce monde abject.
La mise en scène de Lupa, précise et belle, est parfaite. Son travail sur les univers sonores (une voiture au loin, le tic-tac d’une lourde horloge que l’on ne verra pas, symbole du temps arrêté) est à saluer, tout autant que son intégration de la vidéo qui lui permet de créer de magnifiques trompe-l’œil.

Lupa et Bernhard viennent dire comment un contexte politique peut rendre fou. Et c’est le cas pour la veuve du Professeur Schuster (Doloresa Kazragyté (Hedwig)) qui depuis qu’elle habite cette place entend la voix d’Hitler en permanence dans sa tête.

Lupa et Bernhard viennent dire aussi l’impossible exil. Au moment de quitter ce lieu, la mort surgit, les figeant vers le pire, vers la campagne que l’auteur décrit avec justesse comme un mouroir pour citadins. Tout comme dans Les Damnés, nous sommes face à une micro-histoire dans la grande histoire. Ici, le temps a passé mais la gestion de la mémoire de la Shoah et du nazisme est désespérée et désespérante.
Place des Héros est un cri étouffé, une critique violente et désabusée de la vieille Europe nationaliste. Les rapports entre les protagonistes sont autant d’allégories des rapports entre les citoyens. Les fenêtres que Lupa nous offre ne donnent que sur un brouillard épais qui ne tardera pas à se transformer en flammes brunes.

Avec Povilas Budrys, Neringa Bulotaité, Eglé Gabrénaité, Doloresa Kazragyté, Viktorija Kuodyté, Valentinas Masalskis, Eglé Mikulionyté, Vytautas Rumšas, Arénas Sakalauskas, Rasa Samuolyté, Toma Vaskeviciut?

Attention : le spectacle se donne à L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène, l’accès se fait par navette partant à 14h de la Gare Routière. Spectacle complet mais des places sont à la revente sur le panneau du Cloître Saint Louis et une liste d’attente s’organise avec succès sur le lieu de la représentation.

Place des héros © D. Matvejevas


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