1336 (paroles de Fralibs) : incarner les récits d’une lutte.

18 avril 2018 Par
Bertille Bourdon
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Avec une approche théâtrale d’un matériel sociologique, Philippe Durand fait vivre le combat des ouvriers de Fralib, de l’usine Lipton de Gémenos contre Unilever. En 2010, décision est prise de fermer le siteEn 2014, les ouvriers reprennent l’usine et créent leur marque de thé : 1336, comme le nombre de jours passés en lutte contre le géant industriel, de la grève et l’occupation d’usine à la création de la SCOP.

1336, Paroles de Fralib, Stéphane Burlot

1336, Paroles de Fralib, Stéphane Burlot

Sur la scène, deux tables. Sur l’une, une pyramide de boites de thé 1336, mise en lumière comme un butin de guerre, et sur l’autre un cahier contenant les récits de l’entreprise qui les produit aujourd’hui. Le matériau premier du spectacle est donc constitué de ces témoignages recueillis par Philippe Durand. En 2015, il a réalisé une série d’entretiens avec ces ouvriers vainqueurs de la multinationale, et fait vivre seul sur scène depuis 2016 le récit de cette lutte. Il se fait le passeur de cette histoire, sans se l’approprier : le texte des retranscriptions des entretiens, bien visible sur la table, nous le rappelle. Ce support d’enquête est inspiré du Parlement des invisibles de Pierre Rosanvallon, où il s’agit de faire entendre les voix peu écoutées. Le théâtre permet de rendre vivante cette approche presque sociologique de cette histoire de lutte, en donnant à voir, à entendre, l’âge, l’origine géographique et sociale de son sujet par l’incarnation des témoignages. En récitant ces textes, Philippe Durand laisse deviner tout un travail d’immersion auprès de ces ouvriers : il raconte un dialogue, la manière dont il s’est fait accepter pour désormais transmettre cette parole. Parce qu’il met en place un projet artistique, il se détache des enquêtes journalistiques qui ont beaucoup approché ces ouvriers pendant les luttes, sans forcément rapporter la parole des ouvriers.

Mais surtout, cette série d’entretiens qui prend corps et voix devant nous permet de retracer le parcours d’une lutte, son organisation. En faisant entendre plusieurs voix, des vies différentes, l’engagement devient sensible : c’est par exemple celui de cet homme « qui vient de la droite » et confesse avoir voté Sarkozy mais se retrouve désormais à lutter contre le capitalisme, ou le récit des opérations boycott des produits Unilever dans les supermarchés. La dimension intime prend elle aussi une place importante : comment s’investir dans cette lutte quand le soutien de la famille, de l’épouse, de l’époux n’est pas là ? C’est là que le spectacle dépasse le militantisme pour toucher à l’universel, à la place de l’individu et de l’intime dans la lutte collective.

Plus encore, ces ouvriers ont endossé en quelques mois l’image de héros anticapitalistes. Plus que la conservation de leur emploi, c’est une vision du monde qu’ils cherchent à défendre à travers la SCOP. Désormais, le directeur est élu, toutes les décisions, des recettes au marketting sont prises en commun, et les ouvriers détiennent le capital de l’entreprise.

Un livre publié aux Éditions d’ores et déjà rassemble ces entretiens.

Au Théâtre de Belleville jusqu’au 31 mai.

En tournée :
2 juin : CMCAS de Valence (26).
13 et 14 juillet : Festival Nuits de Rêve d’Yssingeaux (43).

Visuel : Philippe Durand, 1336 Paroles de Fralib, © Stéphane Burlot