La révolte par le corps : The Blank Placard Dance

2 mai 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Par une heureuse convergence des luttes politiques et culturelles, le centre Georges Pompidou accueille jusqu’au 8 mai une manifestation singulière en résonance avec l’actualité sociale. Quand les grands esprits se rencontrent, l’heure n’est plus à l’indignation mais à la révolution !

Comment les artistes s’emparent-ils du thème de la révolte ? Comment en réinventer les codes et bousculer l’imaginaire social? Est-il possible, ne serait-ce qu’un instant, de revendiquer le retrait non pas d’une loi, mais de la réalité? Comment transformer les musées en espaces politiques de contestation ? Telles sont quelques-unes des questions soulevées par la onzième édition du festival Hors-Pistes. Ou comment faire de la révolte une véritable pratique artistique.

Certains artistes ne nous ont pas attendus pour établir des liens entre ce festival institutionnel et institutionnalisé de la révolte et le mouvement Nuit debout qui tente, depuis plus d’un moins, de réinvestir l’espace public. Parmi eux, la chorégraphe Anne Collod qui a recrée le samedi 30 avril The Blank Placard Dance, la performance mythique d’Anna Halprin.

Créée en 1967, dans les rues de San Francisco, cette vraie-fausse manifestation réunissait une vingtaine de performers brandissant des pancartes vierges. Rien à revendiquer en particulier, c’était aux passants, abasourdis face à cette étrange procession, de suggérer contre quoi ou en faveur de quoi protester. Et, des années 60 aux années 2000, des mouvements des droits civiques ou nouveaux mouvements sociaux, des mots et des maux les badauds ont en beaucoup à déclarer.

Nous aurions tort, cependant, de voir dans cette recréation qu’une heureuse coïncidence ou une intuition de génie – voire un certain opportunisme artistique. En reprenant aujourd’hui The Blank Placard Dance, Anne Collod poursuit un travail au long court mené au contact de la chorégraphe Anna Halprin, figure de l’avant-garde américaine. Si la performance, en ce samedi après-midi, donnait à voir l’extrême modernité de la danse de Halprin et à entendre les échos provenant de la Place de la République, c’est surtout la contingence de l’événement, de tout événement, qui nous a frappés. A chaque contexte sa radicale singularité ; à chaque espace ses propres difficultés. Dans les années 60, les performers avaient du défiler en prenant soin de maintenir une « distance de sécurité » de trois mètres entre eux, pour éviter toute impression de rassemblement et donc toute arrestation. En 2016, en plein état d’urgence, les liens entre intérieur et extérieur n’ont rien d’évident, les passages répétés par les contrôles de sécurité cassant ainsi le rythme de la performance. Mais, paradoxalement, c’est grâce à ces obstacles, à ces épreuves, que l’expérience devient particulièrement excitante. En s’introduisant ainsi dans les interstices et les brèches du système sécuritaire, notre comportement touche à la subversion.

Si quarante après, la performance perd sans doute un peu de son côté révolutionnaire, elle conserve néanmoins sa puissance politico-poétique – quand par exemple, une fois revenus dans le centre Pompidou, une manifestation, réelle cette fois-ci, prend la place de la fausse et s’empare à son tour de la rue. La performance artistique ne se présente pas seulement comme une fuite de la réalité ou comme une évasion du réel. Les revendications – contre le racisme, pour de l’argent et du bonheur pour tous, pour les transgenres, contre toutes les formes d’oppression, qui ont été formulées ce jour-ci ont, certes, un côté « pays des merveilles ». Mais sur les pancartes blanches et rouges se sont surtout les enjeux des luttes à poursuivre et à venir qui surgissent. Et cette visibilité est la condition essentielle à l’ouverture de nouveaux horizons du possible. Cependant, il ne s’agira pas pour cela d’être ou pour ou contre. Comme le suggère la performance d’Anna Halprin, Cette éclosion de monde(s) possible(s) s’actualisera à condition seulement d’une action concertée.

Photo (c) Lawrence Halprin/ Anna Halprin, Blank Placard Dance (1967)


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