Pierre Ducrozet ou l’épreuve des corps

18 août 2017 Par
Marianne Fougere
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Avec L’invention des corps, Pierre Ducrozet laisse entrapercevoir à quoi le roman du XXIème siècle pourrait ressembler. Un roman-rhizome, seul à même de mettre un peu d’ordre dans le chaos tentaculaire des réseaux qui irriguent et reformulent le contemporain.

ducrozet

La littérature a ceci de génial qu’elle vous transporte sans que vous n’ayez besoin de quitter votre canapé. Aussi, quand vos amis inondent les réseaux sociaux de leurs photos de vacances, depuis Paris, vous partez quant à vous la même semaine en Algérie, en Palestine, au Mexique, etc. Mieux, vous êtes simultanément partout à la fois, passant d’un monde à l’autre sans crier gare ni même sauter dans un avion. Seule donc la littérature confère ce don d’ubiquité ; seul un auteur comme Pierre Ducrozet parvient à faire du multivers une réalité. A moins que ce ne soit l’inverse… à moins que la réalité, notre réalité, ne puisse plus que s’exprimer que dans la multiplicité du sens …

… et du non-sens, comme le massacre de ces 43 étudiants par la police d’Iguala le 26 septembre 2014. Les corps restent introuvables à l’exception de celui d’Alvaro, jeune prof d’informatique qui parvient à s’extraire du sac poubelle dans lequel on l’avait enfermé et à s’échapper. Fuir pour se sauver. A moins que ne soit plutôt fuir pour se perdre. Dans cette course éperdue qui lance Alvaro à l’assaut des montagnes mexicaines puis de celles de San Francisco, tout va si vite, que perdu ou sauvé, c’est pareil. Reste les corps : ceux indomptables que la mort n’a pu dérober, ceux décomposés en cellules-souches par les transhumanistes, celui de chair et de sang de l’être aimé, celui éclaté aux quatre coins du monde des hackers anonymes. A moins que cela ne soit tout cela à la fois, la peau des uns devenant le terrain de jeu des autres, la peau de l’un permettant de trouver la force et le désir d’être bien dans la sienne, la toile tissée par les uns venant se refermer comme un piège sur le projet d’homme nouveau des autres. Et tous, dans ce multivers, passent d’un biotope à l’autre sans dystopie ni métamorphose, les corps se sculptant, se modelant au gré des soubresauts de l’époque.

A cette dernière, une époque tout à la fois réduite à des lignes de codes et dédoublée de toutes parts, Pierre Ducrozet a fait un don inestimable. Dans ce roman sans centre, fait de plis et de passages, de liens et d’hypertextes, il lui a donné forme et corps. Les pages se tournent aussi vite que l’on naviguerait de site en site sur Internet ; les mondes s’entrechoquent à la manière des données de notre réalité hyperconnectée. Toute la fureur et le mouvement du monde se condensent dans ce roman d’alerte que l’on referme effrayé par son réalisme déconcertant, emporté par l’onirisme de sa foi fantastique en l’être humain. A moins que cela ne soit l’inverse…

Pierre Ducrozet, L’invention des corps, Paris, Actes Sud, sortie le 16 août 2017, 304 p., 20 euros.

Visuel : couverture du livre